Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, juge que le Québec ne peut hausser ses cibles climatiques

Publié le 3 avril
Charles Lecavalier
Charles Lecavalier La Presse

(Québec) Malgré les avertissements des experts du GIEC, le gouvernement Legault n’a aucune intention de hausser les cibles climatiques du Québec et juge que les promesses vertes des partis de l’opposition seraient « impossibles » à tenir. Il pourrait toutefois revoir à la hausse son objectif phare de 1,5 million de véhicules électriques sur les routes en 2030.

« Réduire de 60 % [les émissions de gaz à effet de serre] d’ici 2030, c’est tout simplement impossible, 50 % ce n’est pas davantage possible, et 45 % quand on sait qu’on aura de la misère à atteindre [notre cible de 37,5 %], j’ai hâte de voir la démonstration qu’ils arriveront à faire », lance le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, Benoit Charette, en entrevue avec La Presse.

À la veille de la publication d’un nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) – cette fois-ci, sur les solutions pour réussir la décarbonation –, M. Charette sait bien qu’il se fait accuser de ne pas en faire assez. Son gouvernement n’a pas encore déterminé la moitié des mesures qui lui permettront de respecter sa promesse.

Sa stratégie : passer à l’attaque. Ses adversaires politiques de Québec solidaire, du Parti québécois et du Parti libéral ont de l’« ambition sur papier », mais ils devront, dit-il, être plus rigoureux que le ministre de l’Environnement et du Changement climatique du Canada, Steven Guilbeault, lorsqu’ils dévoileront leur plan d’action d’ici les élections générales d’octobre.

Je n’accepterai pas que [les partis de l’opposition] fassent une démonstration comme le fédéral le fait, avec une ventilation qui ne précise pas les montants et les impacts des mesures.

Benoit Charette, ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques du Québec

Il estime qu’Ottawa, dans son plan présenté cette semaine, utilise des hypothèses douteuses. Le ministre cite l’exemple de la technologie Elysis, prometteuse, mais expérimentale, qui permet de produire de l’aluminium sans émettre de gaz à effet de serre (GES). « Ils pensent que ce sera déjà déployé à grande échelle en 2030. On ne le comptabilise pas », dit-il.

Mais même s’il se targue d’avoir une démarche plus « appuyée », le ministre Charette ne sait toujours pas comment il parviendra à atteindre sa propre cible. Le Québec émet actuellement 84,3 millions de tonnes (Mt) de GES annuellement (2019), et doit arriver à 53,6 Mt en 2030. Les mesures adoptées par Québec ne lui permettront pas d’atteindre cette cible. « On pense plutôt qu’on va être à 71 Mt », reconnaît le ministre. Il lui reste donc près de 50 % du chemin à faire. Il doit mettre à jour dans quelques semaines son plan pour une économie verte, doté d’un budget bonifié de 7,6 milliards de dollars sur cinq ans.

Meilleurs résultats

Le gouvernement Legault mise principalement sur les technologies et l’électrification pour y arriver. Mais cela semble insuffisant. Les émissions des grands pollueurs industriels font du surplace. La grande entente entre Énergir et Hydro-Québec pour électrifier la chaufferie des bâtiments commerciaux et institutionnels ne permet qu’une réduction de 0,54 Mt d’ici 2030. Et dans le secteur des transports, La Presse a révélé en février que l’objectif de 1,5 million d’autos électriques sur les routes du Québec ne se traduirait dans le secteur des transports que par une baisse des émissions de GES de 13 % par rapport à 1990, très loin de la cible.

Et son renforcement de la norme sur les véhicules zéro émission, qui doit forcer les concessionnaires et l’industrie automobile à offrir davantage de véhicules électriques aux Québécois, n’aura aucun effet réel avant 2029. À ce sujet, M. Charette « évalue très sérieusement » la possibilité que ce règlement soit renforcé, et permette donc d’arriver à de « meilleurs résultats » que ce qui est prévu actuellement.

Mais il a du pain sur la planche. Pour les environnementalistes, la situation est critique. Le Québec doit revoir sa cible à la hausse (- 50 %) et doit aller plus loin de la « carotte » en utilisant des outils réglementaires contraignants pour faire changer les comportements polluants.

Dans le secteur des transports, « l’électrification, ce n’est pas suffisant, il faut décourager l’auto solo », dit Daniel Breton, de Mobilité électrique Canada. Par exemple en encourageant l’autopartage et le covoiturage. Greenpeace souligne que Québec devrait annoncer immédiatement « l’interdiction d’ajout de système de gaz au Québec, comme il l’a fait pour le mazout » et l’abandon du développement de nouveaux prolongements de routes et d’autoroutes.

Plusieurs groupes – qui n’ont pas été consultés pour la mise à jour du Plan pour une économie verte –, comme Équiterre, Nature Québec et Greenpeace, poussent aussi pour une forme de pollueur payeur : taxer les véhicules polluants à l’achat pour financer le transport collectif, par exemple. « Il faut parler d’une taxe kilométrique », explique Marc-André Viau, d’Équiterre. Mais pas question d’emprunter cette voie pour le gouvernement Legault.

Autre aspect : investir « massivement » dans le verdissement et miser sur la politique nationale d’architecture et d’aménagement du territoire pour densifier les cœurs des villes et des villages, note le Centre québécois du droit de l’environnement. Cette stratégie, pilotée par le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation, doit également être présentée dans les prochaines semaines.

Mais Benoit Charette croit que son gouvernement arrivera à bon port. Et pour ceux qui veulent une cible plus importante, il souligne que « même si le Québec réduisait de 60 % ses émissions, mais que la Chine, les États-Unis, le Brésil et l’Inde ne modifient pas leur approche, ça changera peu de choses ».

En savoir plus

  • 1,5 %
    En 2019, les émissions totales de GES au Québec se chiffraient à 84,3 Mt éq. CO2, soit une hausse de 1,5 % par rapport à l’année précédente.
    Source : Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques
  • 43,3 %
    En 2019, le secteur des transports a généré 43,3 % du total des émissions québécoises. Les émissions de ce secteur sont en hausse de 34,6 % par rapport à 1990.
    Source : Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques