Le tout nouveau centre de tri de Lachine envoie des milliers de tonnes de produits recyclables au dépotoir, depuis son inauguration en 2019, à cause de problèmes techniques avec sa machinerie, a appris La Presse.

Publié le 17 janvier
Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse

Les rejets du centre – destinés à l’enfouissement – sont même composés en majorité de produits recyclables, selon un rapport d’expertise commandé par son exploitant.

Ricova, l’entreprise en question, blâme le fournisseur de la machinerie de tri pour ces problèmes et lui réclame maintenant 5,5 millions de dollars afin d’acheter du nouvel équipement. Dans une procédure judiciaire, Ricova allègue que le matériel vendu par l’équipementier spécialisé Machinex est incapable de gérer adéquatement les sacs de plastique et s’arrête fréquemment.

« Les équipements sont affectés de défauts importants », allègue Ricova devant la justice. La Ville de Montréal refuse d’ailleurs depuis deux ans et demi de prendre possession du centre de tri parce que ses performances sont trop basses.

Par exemple, le rejet du centre de tri qui prend la route du dépotoir « est constitué en moyenne de 60 % de matières qui sont recyclables (notamment 25 % de fibres et 26 % de plastiques) », selon un rapport de la firme spécialisée Novaxia, commandé par Ricova dans le cadre des procédures judiciaires.

Selon les calculs de La Presse à partir des données du rapport, ce sont plus de 5000 tonnes de matières recyclables qui ont pris le chemin de l’enfouissement entre août 2020 et mai 2021.

Le rapport décrit aussi comment les sacs de plastique s’infiltrent dans les ballots de papier ou d’emballages, faisant diminuer leur qualité et augmentant le risque qu’ils finissent aux poubelles.

Des sacs enterrés aussi

Par contre, certains produits recyclables bien triés finissent quand même au dépotoir, révèle le rapport. C’est notamment le cas de la grande majorité des centaines de tonnes de sacs et pellicules plastiques qui arrive au centre. « De 2019 à 2021, les débouchés pour les sacs et pellicules étaient presque inexistants, indique le rapport. Les quantités vendues demeurent marginales (79 tonnes d’août 2020 à mai 2021), et la balance des sacs et pellicules […] aboutissait ultimement en lieu d’enfouissement technique. »

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Mal triés, les sacs de plastique peuvent se retrouver dans les ballots de papier ou d’emballages.

Dans le dossier judiciaire, Machinex fait valoir que la matière qui entre dans le centre de tri de Lachine diffère de celle qu’on lui avait décrite au moment de passer la commande pour la machine, en 2017, d’où certains problèmes de performance. Elle compte davantage d’emballages et moins de papier journal que prévu. Ricova réplique qu’il s’agit d’une tendance de fond dans l’industrie que Machinex aurait dû prendre en compte.

Surtout, l’équipementier affirme ne pas avoir été complètement payé pour ses produits et assure travailler en continu pour tenter d’ajuster son équipement.

Ricova et Machinex n’ont pas voulu commenter publiquement le dossier en raison d’obligations contractuelles ou parce qu’il était judiciarisé.

Problèmes de qualité

Les graves problèmes du centre de tri de Lachine ont éclaté au grand jour mercredi dernier. Le directeur du Service de l’environnement de la Ville de Montréal a révélé devant des élus municipaux que la municipalité n’avait pas encore pris possession des installations, pourtant inaugurées en grande pompe en 2019, en raison de problèmes de performance.

« On s’attend à un certain niveau de qualité des matières recyclables qui sortent du centre de tri. Le niveau de qualité attendu au niveau du contrat n’est pas encore totalement atteint, indiquait le fonctionnaire Roger Lachance. C’est pour ça qu’on n’a pas fait la réception provisoire du centre de tri. »

L’installation est donc considérée comme « en période d’essai » depuis 2019. Le contrat d’exploitation, d’une durée de trois ans, ne débutera qu’une fois la clé acceptée par la Ville.

« On utilise tous les leviers nécessaires, contractuellement parlant, pour faire évoluer les choses dans le bon sens », a ajouté M. Lachance.

« Un geste de collaboration » de la Ville

L’automne dernier, Montréal est intervenu dans le conflit judiciaire qui implique notamment Ricova et Machinex. Dans sa requête, la Ville révèle qu’elle a payé Ricova comme si elle avait pris possession du centre, entre 2019 et mai 2021, « dans un geste de collaboration ». Elle a depuis cessé et menacé Ricova de poursuites si la situation ne s’améliore pas.

« À ce jour, malgré les fonds publics considérables investis [34,5 millions], malgré les ajustements apportés par Machinex et après presque deux ans d’activités, les équipements n’atteignent toujours pas les critères de performance », s’impatiente la Ville dans sa requête.

Le dossier est compliqué par le fait que l’entreprise qui a signé le contrat avec la Ville de Montréal, Rebuts solides canadiens (RSC), a fait faillite en 2020, malgré le chèque de 30 millions reçu de Montréal pour tenter de la garder à flot. Son concurrent Ricova, déjà impliqué dans la collecte du recyclage et l’exportation de ballots de produits recyclables, a pris le relais.