Le Canada est « capable » de réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 60 % d’ici 2030, par rapport à leur niveau de 2005, tout en maintenant une croissance économique notable, y compris en Alberta, mais ce n’est vraisemblablement pas une cible aussi ambitieuse qu’il annoncera ce jeudi, au Sommet des dirigeants sur le climat.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

La modélisation de différents scénarios de réduction des émissions de GES réalisée par les firmes indépendantes EnviroEconomics et Navius à la demande de sept organisations environnementales canadiennes, dont la québécoise Équiterre, montre que l’atteinte d’une telle cible est à portée de main.

Le défi est énorme, reconnaît la coalition, « mais les politiques sont en place et les technologies existent pour concrétiser cet objectif », affirme-t-elle, rappelant qu’il s’agit de la « juste part » du Canada (voir encadré).

Restreindre la production et l’utilisation des énergies fossiles, ce qui entraînerait leur abandon quasi complet d’ici 2030, est la principale façon d’atteindre cette cible, de même que l’adoption d’une tarification sur le carbone « deux à trois fois » plus élevée que les 170 $ la tonne prévus à la même échéance, affirme la coalition.

Le Canada enregistrerait quand même une croissance économique de 19 % entre 2020 et 2030, soit 1,8 % du produit intérieur brut (PIB) chaque année, montre la modélisation de ce scénario – la croissance serait légèrement supérieure, à 23 %, avec les mesures actuellement au programme.

Le PIB de l’Alberta, qui verrait son économie se diversifier, augmenterait même davantage que celui du Canada, à 1,9 % par année.

Cela s’explique par le fait que le poids des énergies fossiles dans l’économie albertaine est moins important qu’on le croit, affirme Émile Boisseau-Bouvier, analyste des politiques climatiques à Équiterre.

C’est une industrie qui est hautement subventionnée ; ces mêmes subventions dans d’autres [domaines] pourraient être plus porteuses pour l’économie albertaine.

Émile Boisseau-Bouvier, analyste des politiques climatiques à Équiterre

Les provinces ayant des émissions de GES peu élevées, comme le Québec, « seraient à l’abri des fluctuations du PIB », relève la coalition.

Imiter le Québec et la Colombie-Britannique

D’autres mesures seraient nécessaires pour atteindre la cible de 60 % de réduction d’ici 2030, selon la coalition, comme l’obligation que 100 % des véhicules légers neufs vendus au Canada soient à zéro émission dès 2030, à l’instar de ce qui est prévu au Québec.

Une norme sur les carburants renouvelables devrait aussi imposer d’ici 2030 que l’essence en contienne 15 % et le diesel 34 %, contre respectivement 5 % et 2 % selon ce qui est prévu pour l’instant.

Le gaz naturel renouvelable devrait quant à lui représenter 15 % des ventes de gaz naturel d’ici 2026, à l’instar de ce que prévoit la Colombie-Britannique, sauf dans les régions où l’accès au gaz est difficile.

En outre, les émetteurs industriels importants se verraient imposer une réduction de 80 % de leurs émissions d’ici 2030.

Si certaines industries font face à des « limites technologiques » pour réduire leurs émissions, d’autres peuvent y parvenir avec la biomasse, l’hydrogène renouvelable ou simplement l’électrification, affirme Émile Boisseau-Bouvier.

Il y a des solutions [qui deviendront rentables] si on met un prix sur le carbone qui est conséquent.

Émile Boisseau-Bouvier, analyste des politiques climatiques à Équiterre

Trop rapide pour Ottawa

L’atteinte d’une telle cible en si peu de temps apparaît difficile à réaliser aux yeux du ministre du Patrimoine canadien et ancien militant écologiste Steven Guilbeault.

« Est-ce qu’on est capables de faire ça dans les neuf prochaines années ? On y travaille très fort », a-t-il déclaré dans un entretien avec La Presse, mercredi, doutant toutefois de la possibilité d’éliminer complètement « un pan entier de notre économie » si rapidement.

Sur le plancher des vaches, comment on fait ça ? Il faut réduire notre dépendance au pétrole.

Steven Guilbeault, ministre du Patrimoine canadien

Se gardant de révéler la nouvelle cible de réduction des émissions de GES que le premier ministre Justin Trudeau annoncera ce jeudi, M. Guilbeault a réitéré l’importance de présenter non seulement des cibles, mais aussi un plan pour les atteindre.

« La courbe des émissions commence à changer au Canada », ce qui démontre que le plan libéral actuel « fonctionne », estime-t-il.

La courbe des émissions est toutefois sur le point de repartir à la hausse à l’échelle mondiale, prévenait cette semaine l’Agence internationale de l’énergie.

Les émissions de GES liées à la production et à la consommation d’énergie devraient bondir de 4,8 % en 2021, pour pratiquement revenir à ce qu’elles étaient avant la pandémie, soulignait l’organisation.

Le Sommet des dirigeants sur le climat organisé par le président étatsunien Joe Biden vise justement à donner une forte impulsion à une transition écologique mondiale, pour éviter que la relance économique post-pandémie ne relance la hausse effrénée des émissions mondiales de GES.

Qu’est-ce que la « juste part » du Canada ?

La juste part des efforts à déployer pour contrer la crise climatique est calculée par le Projet de référence sur l’équité climatique (Climate Equity Reference Project), organisme qui s’intéresse à la responsabilité et la capacité d’action des différents pays. En vertu de ce principe, reconnu dans la Convention-cadre des Nations unies sur le climat, le Canada fait partie des pays qui doivent en faire davantage pour lutter contre les changements climatiques, parce qu’il fait à la fois partie des 10 plus importants émetteurs de gaz à effet de serre depuis un siècle et des plus grandes économies de la planète.