La création d’une aire marine protégée en amont du fjord du Saguenay, qui aurait aidé au rétablissement du béluga, a été abandonnée par Québec en raison de « préoccupations » économiques.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Le gouvernement Legault a discrètement retiré de sa liste de projets d’aires marines protégées une section du Saguenay qui couvre notamment la zone portuaire où GNL Québec souhaite construire une usine de liquéfaction de gaz naturel.

Le projet d’aire protégée du gouvernement québécois, situé entre l’arrondissement de Chicoutimi et le fjord, dont la baie des Ha ! Ha !, visait la protection de certains poissons proies du béluga, dont l’éperlan arc-en-ciel et le capelan.

Son abandon, au cours des derniers mois, a été dévoilé lors des audiences sur le projet Énergie Saguenay du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).

« Le secteur en amont du fjord du Saguenay a été retiré des projets de réserves de territoires aux fins d’aires protégées en raison de préoccupations de nature économique portées à l’attention du ministre », a indiqué le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) dans une réponse écrite à différentes questions posées lors de la première partie des audiences.

L’affirmation a éberlué la directrice générale de l’organisation Nature Québec, Alice-Anne Simard.

« On est très inquiets de voir que des acteurs économiques peuvent décider qu’un projet d’aire protégée ne voit pas le jour », a-t-elle déclaré à La Presse.

Il faut qu’on base nos décisions sur la science, et la science nous dit que le site devant l’endroit où GNL Québec veut construire son usine, c’est un endroit qui est très important pour des espèces de poissons proies du béluga.

Alice-Anne Simard, directrice générale de l’organisation Nature Québec

Si une protection était envisagée, c’est précisément « parce qu’on sait qu’il y a des problèmes » et qu’il s’agit d’un site important, explique Mme Simard.

La décision pourrait avoir un impact sur le béluga, une espèce classée menacée par le gouvernement québécois, craint-elle.

La diminution de la quantité et la qualité des proies est un des trois facteurs qui nuisent au rétablissement du béluga, avec le bruit et la pollution par les contaminants ; Énergie Saguenay pourrait donc avoir un impact sur deux de ces facteurs, déplore Nature Québec.

Obstacle au développement

Le ministre de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques Benoit Charette a reçu « plusieurs lettres » demandant que soit abandonnée la création d’une aire marine protégée dans ce secteur, a indiqué à La Presse son attachée de presse, Geneviève Richard.

« Bien que l’aire marine proposée n’imposait aucune restriction additionnelle sur le transport maritime, les signataires estimaient qu’une aire marine protégée dans ce secteur nuirait au développement économique de la région, en affectant le développement industrialo-portuaire et en créant de l’incertitude pour beaucoup de projets de la région », a-t-elle affirmé.

GNL Québec assure ne pas avoir fait pression sur le Ministère pour que l’aire marine protégée ne voie pas le jour.

« On a zéro été impliqués dans ce dossier », a déclaré à La Presse la porte-parole de l’entreprise, Stéphanie Fortin.

L’administration portuaire du Saguenay a quant à elle confirmé à La Presse avoir « fait valoir [ses] inquiétudes » au gouvernement québécois ainsi qu’au gouvernement fédéral et dit avoir reçu une « écoute attentive ».

« On se retrouverait à être la seule administration portuaire au Canada à opérer dans une zone protégée », a déclaré son président et directeur général, Carl Laberge.

Il dit ignorer ce qu’impliquerait le fait de se retrouver dans une aire marine protégée, mais s’inquiète des « restrictions » qu’une telle situation pourrait engendrer. « On n’est pas capables de nous dire qu’est-ce que ça implique. Ça vient créer beaucoup d’incertitude », explique-t-il.

La Chambre de commerce et d’industrie Saguenay–Le Fjord (CCISF), dont Carl Laberge est aussi le président, a également fait part de ses préoccupations dans une lettre au ministre Benoit Charette, de même qu’à Pêches et Océans Canada.

« Cette nouvelle aire marine protégée viendrait imposer un niveau de protection qui rendrait très difficile la réalisation de projets de toutes sortes », affirme la missive signée par la directrice générale Sandra Rossignol.

La valeur des projets actuellement en développement dans la « zone industrialo-portuaire de Saguenay » dépasse les 16 milliards de dollars, ajoute la lettre.

« Une aire protégée, ça vient te bloquer tout projet », a déclaré Mme Rossignol à La Presse.

Rio Tinto Alcan a également « discuté avec les autorités gouvernementales du rôle important que jouent [ses] installations portuaires dans le maintien de la production d’aluminium », a indiqué dans un courriel laconique sa porte-parole, Malika Cherry, qui n’a pas expliqué quelles étaient les préoccupations de l’entreprise.

Toujours à l’étude

Même si Québec a renoncé à faire de ce secteur une aire marine protégée, le projet reste à l’étude, fait valoir le MELCC.

« Ça veut un peu rien dire », rétorque Alice-Anne Simard, de Nature Québec.

Le fait d’accorder une protection administrative à un secteur a pour objectif de s’assurer qu’il « ne perde pas toutes les valeurs écologiques qu’on cherche à protéger » en attendant que l’aire marine protégée soit officiellement créée, explique-t-elle.

À la mi-septembre, le MELCC avait annoncé l’attribution d’un statut de protection administrative « à l’essentiel » des secteurs des projets d’aires marines protégées à l’étude dans l’estuaire et le nord du golfe du Saint-Laurent.

Si le secteur en amont du fjord du Saguenay a été retiré de la liste, c’est pour « éviter de retarder l’ensemble du processus de désignation des secteurs à l’étude », a affirmé à La Presse la porte-parole du ministre, Geneviève Richard.

Ces annonces porteront à 9,1 % le taux d’aires marines québécoises protégées, tout près de l’objectif de 10 % que le Québec doit atteindre d’ici la fin de l’année en vertu de ses engagements internationaux.

Un « nouveau BAPE » réclamé par QS

Affirmant que « les ratés s’accumulent » aux audiences du BAPE sur Énergie Saguenay, Québec solidaire demande que les consultations soient reprises à zéro. « Tout est à recommencer », a déclaré dans un communiqué la porte-parole du parti en matière d’environnement, Ruba Ghazal. Elle qualifie le processus actuel de « vicié », évoquant le « mandat incomplet », la nomination d’un commissaire qui a « travaillé pendant 16 ans pour un lobbyiste de l’industrie pétrochimique », l’absence de représentants ministériels et la participation d’employés d’Énergie Saguenay aux consultations citoyennes. Le projet d’usine de GNL-Québec au Saguenay est un « éléphant blanc » d’une « autre époque » qui pourrait laisser des dégâts environnementaux pour des décennies, soutient quant à lui le député péquiste de Jonquière, Sylvain Gaudreault, dans un mémoire qui sera présenté jeudi au BAPE.

– avec La Presse Canadienne

Pourquoi une aire protégée en amont du fjord ?

La création d’une aire protégée à cet endroit permettrait de protéger indirectement le béluga, en préservant son garde-manger. C’est ce qu’a expliqué le « groupe bilatéral » Québec-Ottawa sur les aires protégées lors d’une séance d’information destinée aux « intervenants concernés » par les projets d’aires marines protégées, en juin dernier. Ce secteur de la rivière Saguenay sert notamment de frayère au capelan et à l’éperlan arc-en-ciel, dont se nourrit le béluga. Une diminution de la quantité et de la qualité de ces poissons compromettrait par conséquent les chances de rétablissement du béluga, qui « ne montre aucun signe de rétablissement depuis le début des activités de surveillance, au milieu des années 1980 », rappelait le groupe bilatéral, ajoutant que « la mort de quelques individus chaque année résultant de l’activité humaine aurait un effet négatif sur le rétablissement ».