Des chercheurs demandent un moratoire sur les projets de développement dans la région du Saguenay

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

GNL Québec. Usine de transformation de Métaux BlackRock. Mine d’Arianne Phosphate. Usine de recyclage de fer de Grand River Ironsands. Bien qu’ils soient tous à des étapes différentes de leur avancement, plusieurs projets industriels sont sur la table dans la région du Saguenay. Or, des chercheurs craignent qu’ils ne se fassent sur le dos du béluga, une espèce en voie de disparition.

En attendant d’en savoir plus sur les meilleures façons d’atténuer les impacts de ces projets sur l’emblématique mammifère marin, un groupe de scientifiques recommande un moratoire sur les projets susceptibles d’amener une augmentation du trafic maritime dans le fjord du Saguenay.

« On n’est pas contre le développement, précise tout de suite Jérôme Dupras, co-chercheur du projet et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique à l’Université du Québec en Outaouais. Ce qu’on dit, c’est qu’une fois qu’on aura compris quelle est la réelle capacité de support du milieu et comment évolue le béluga, on pourra définir par exemple un nombre maximal de bateaux, les vitesses auxquelles ils peuvent circuler, les zones à éviter, etc. »

On avait déjà levé le drapeau jaune en faisant un appel à la prudence dans l’augmentation du trafic maritime. Mais avec les nouveaux résultats, ce n’est plus un drapeau jaune : c’est le rouge qui est levé. Il faut vraiment avoir l’heure juste avant d’aller plus loin.

Jérôme Dupras, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique à l’Université du Québec en Outaouais

Dirigé par Clément Chion, professeur à l’Université du Québec en Outaouais, le groupe avait reçu un financement de 2,1 millions de dollars sur cinq ans du gouvernement du Québec pour étudier l’impact du trafic maritime sur le béluga. Le cri d’alarme lancé mercredi découle de la première partie des travaux, qui montrent que le béluga est plus vulnérable que prévu face aux navires circulant dans le fjord du Saguenay. La prochaine étape est justement de voir si des mesures d’atténuation pourraient permettre de concilier le développement économique de la région et la survie du béluga.

Le bruit, triple menace

On estime qu’environ 1000 bélugas visitent l’estuaire du Saint-Laurent, un nombre qui chute d’environ 1 % par année. L’espèce est désignée menacée au Québec et en voie de disparition au Canada, les statuts les plus précaires avant l’extinction. « La population est en déclin et il y a une hausse de mortalité chez les nouveau-nés qui est train de gruger le potentiel de rétablissement de l’espèce », explique Robert Michaud, l’un des auteurs du rapport dévoilé ce mercredi et directeur scientifique du Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins (GREMM).

Le trafic maritime est l’une des trois causes expliquant le déclin du béluga, avec le manque de proies et la pollution. Le problème des navires est qu’ils génèrent du bruit sous-marin qui frappe le béluga sur trois fronts. D’abord, comme l’animal repère ses proies par écholocalisation, les ondes sonores viennent brouiller les pistes et compliquent la recherche de nourriture. Le béluga est aussi un animal « social » qui communique avec des congénères par des cris s’étendant sur une large bande de fréquences. Les ondes des bateaux nuisent à ces communications, particulièrement entre les mères et leurs bébés. Le bruit génère finalement un stress chez les animaux qui nuit à toutes sortes de fonctions.

Les bélugas aiment le Saguenay

Les travaux préliminaires du groupe montrent que le béluga fréquente le Saguenay beaucoup plus qu’on ne le croyait. Les études précédentes indiquaient qu’entre 2 et 5 % des bélugas s’y rendaient.

Oui, si on prend une photo du Saguenay, on y retrouve environ 5 % des bélugas. Mais c’est un polaroïd et ce ne sont jamais les mêmes individus. En fait, on a montré que 50 % des bélugas fréquentent le fjord, dont 67 % des femelles.

Jérôme Dupras, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en économie écologique à l’Université du Québec en Outaouais

Les chercheurs croient en fait que les bélugas utilisent le Saguenay comme un « refuge acoustique naturel » pour se protéger du bruit des bateaux. Selon les estimations, les quatre projets industriels en discussion dans la région pourraient presque faire tripler le nombre de transits de navires dans le fjord du Saguenay, les faisant passer de 447 à 1267 par année. Des calculs de modélisation montrent que cela ferait bondir de 450 % les évènements pendant lesquels un béluga se trouve assez près d’un bateau pour que le niveau de bruit aux basses fréquences dépasse 120 décibels.

« Si rien n’est fait pour compenser, ça pourrait être le coup de grâce pour le béluga », dit Jérôme Dupras.

Son collègue, Robert Michaud, souligne qu’alors qu’il faut des décennies pour rétablir les stocks de poissons dont se nourrissent les bélugas et s’attaquer aux problèmes de pollution, la réduction du bruit pourrait amener des bénéfices rapides pour le béluga.

« Il y a péril en la demeure pour le béluga, dit-il. Et si on veut agir vite, une seule des trois menaces qui pèsent sur lui peut amener une espèce de détente, et c’est la réduction du bruit. »