Dans nos champs, nos rivières et nos aliments : le glyphosate est présent partout. Cet herbicide controversé est aussi détecté dans l’urine des humains. Afin de conscientiser le public à « l’omniprésence des pesticides » dans l’environnement, le groupe de pression Vigilance OGM lance ce mercredi une campagne de sensibilisation inusitée. Agriculteurs, personnalités publiques et simples citoyens ont fait tester leur urine.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

Du champ à l’humain

Le glyphosate est le pesticide le plus vendu au Québec. Se fraye-t-il un chemin jusque dans nos organismes ? Des actrices, une ancienne vedette du Canadien de Montréal, un chef de renommée internationale : 40 cobayes issus de divers horizons ont été recrutés par le groupe Vigilance OGM afin de répondre à cette question. Résultat : 65 % des échantillons contenaient des traces de cette molécule chimique. La personne ayant montré la concentration la plus élevée est un agriculteur qui arrose ses champs avec cet herbicide.

La Presse a obtenu en primeur les résultats de la campagne. Ils seront officiellement dévoilés ce mercredi matin lors d’une conférence de presse virtuelle ouverte au public qui sera diffusée sur la page Facebook du groupe de pression, qui compte parmi ses membres la Fondation David Suzuki, Équiterre, Greenpeace et l’Union paysanne.

Parmi les personnes testées, on retrouve des personnalités publiques comme l’ancien hockeyeur Georges Laraque, la comédienne Ève Landry, l’actrice et dramaturge Christine Beaulieu, le chef David McMillian, la militante environnementale Laure Waridel et l’humoriste Louis T, mais aussi de simples citoyens et quatre agriculteurs. Ceux qui ont obtenu le résultat de zéro avaient généralement tendance à avoir une alimentation majoritairement issue de l’agriculture biologique.

Le coordinateur de Vigilance OGM, Thibault Rehn, insiste : il ne s’agit pas d’une étude scientifique. Le but était plus de « prendre une photo » de la concentration de glyphosate dans l’urine d’une personne à un moment précis dans le temps.

PHOTO FOURNIE PAR VIGILANCE OGM

Thibault Rehn, coordinateur de Vigilance OGM

Nous, ce qu’on souhaite, c’est que les gouvernements fassent des études populationnelles par la suite.

Thibault Rehn, coordinateur de Vigilance OGM

Le glyphosate est un herbicide qui sert à détruire les mauvaises herbes dans les champs où des semences génétiquement modifiées pour lui résister ont été plantées. Il est surtout connu sous son nom commercial Roundup.

« Le ministère de l’Environnement étudie depuis des années la pollution des rivières liée aux pesticides et on s’aperçoit que 97,7 % des rivières en milieu agricole contiennent du glyphosate. Dernièrement, Santé Canada a aussi testé notre alimentation et en a retrouvé des traces. Nous, notre but, c’était de dire : “on en a dans notre eau, on en a dans notre nourriture, est-ce que ça va jusque dans notre corps ?” », explique Thibault Rehn.

Faut-il s’inquiéter des résultats ?

Sur les 26 échantillons positifs, les concentrations détectées s’échelonnaient de 0,091 à 3,423 microgrammes par litre (ug/l). Que peut-on conclure de ces résultats ? Nous avons posé la question à un expert indépendant, Onil Samuel qui, avant sa retraite, il y a quelques mois, était responsable de l’équipe scientifique sur les pesticides à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ).

« C’est une indication qu’on est exposés, mais ce n’est pas nécessairement une indication qu’il y a un risque, dit-il. D’avoir 40 échantillons, ça permet de dire que oui, on peut être exposés à de très faibles doses de glyphosate, mais pas plus. Je trouve intéressant, par contre, que chez les gens qui consomment principalement bio, on en ait trouvé moins. »

Il souligne que les résultats sont largement en deçà des doses de référence chroniques, c’est-à-dire le niveau que des organismes réglementaires ont fixé pour une consommation journalière sécuritaire du produit durant toute la vie. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) fixe cette dose à 1 mg par tranche de 1 kg de poids corporel par jour et l’EPA américaine, à 1,75 mg par kilogramme par jour.

Par exemple, si une personne pèse 60 kg, elle pourrait consommer 105 mg du produit tous les jours et en théorie, il n’y aurait pas d’effets sur la santé. Ces données proviennent cependant des études de l’industrie, mais c’est les seules données qu’on a.

Onil Samuel, ex-responsable de l’équipe scientifique sur les pesticides à l’INSPQ

Pour utiliser cette norme, il faut récolter toutes les excrétions d’une personne durant une journée et non un seul échantillon d’urine.

Une autre experte québécoise de la question des pesticides, Maryse Bouchard, a accepté de se prêter au jeu de Vigilance OGM. La professeure agrégée au département de santé environnementale et santé au travail de l’Université de Montréal et du CHU Sainte-Justine a obtenu une concentration de 0,224 ug/l.

« Les risques sont mal documentés donc pour moi, ça souligne des questions surtout. Ma réaction, c’est de dire : comment ça se fait qu’on ne met pas plus d’énergie à mieux comprendre les risques, d’une part, tout en n’attendant pas d’avoir des connaissances entières avant de mettre en place des méthodes de lutte alternatives qui permettraient d’utiliser moins de ces pesticides-là ? », dit-elle.

Les agriculteurs se démarquent

La personne présentant le plus haut taux dans cet exercice est Roger Malouin, un producteur de grain qui utilise du glyphosate dans ses champs. L’homme de 77 ans, qui est en rémission d’un cancer de type lymphome non hodgkinien, avait été interrogé dans La Presse en juin 2019, dans un reportage qui portait sur les agriculteurs malades. « Ça m’inquiète un petit brin », a-t-il déclaré au sujet de son résultat.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Roger Malouin

Il se souvient que deux semaines avant d’avoir produit son échantillon, il avait épandu du Roundup à l’aide d’une arroseuse portative pour retoucher des portions de son champ.

Un agriculteur qui souhaite rester anonyme figure au quatrième rang, avec un résultat de 0,794 ug/l.

En revanche, deux agriculteurs biologiques ont obtenu le résultat de 0. C’est le cas de Serge Giard. Atteint de parkinson, ce producteur de grains à la retraite milite pour que le parkinson et le lymphome non hodgkinien soient reconnus comme des maladies professionnelles pour les agriculteurs.

« Moi, je crois que mon zéro est dû au fait que mon environnement immédiat est sans pesticides, autour de ma maison, et que je consomme majoritairement bio. »

Un débat controversé

La cancérogénité du glyphosate est un sujet controversé qui a fait couler beaucoup d’encre au cours des dernières années. Il n’existe pas de consensus scientifique sur la question.

Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) de l’OMS a classé, en 2015, le glyphosate « pur » comme un agent « probablement cancérogène pour les humains », alors que Santé Canada a tranché, en 2017, qu’il était « peu probable » que le glyphosate présente un risque de cancer pour les humains.

Il n’existe pas d’études qui indiquent qu’il y a un lien entre la consommation de résidus de glyphosate sur les aliments et les risques accrus de développer une maladie.

En revanche, certaines études publiées dans la littérature scientifique ont trouvé une association entre l’utilisation du glyphosate et le risque de contracter un lymphome non hodgkinien chez les agriculteurs. D’autres, tout aussi crédibles, n’en ont trouvé aucune.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Le glyphosate est un herbicide à large spectre qui a fait son entrée au Canada au milieu des années 70 sous le nom commercial de Roundup par l’entreprise Monsanto.

Qu’est-ce que le glyphosate ?

C’est un herbicide à large spectre qui a fait son entrée au Canada au milieu des années 70 sous le nom commercial de Roundup par l’entreprise Monsanto. C’est aujourd’hui l’herbicide le plus vendu dans le monde. Son utilisation a véritablement explosé à la fin des années 90, lorsque Monsanto a introduit sur le marché un produit qui a révolutionné l’agriculture à grande échelle : les semences dites « Roundup Ready ». Ces semences ont été génétiquement modifiées pour survivre au glyphosate, qui tue toutes les autres plantes sur son passage. Lorsque le brevet de la molécule du glyphosate a expiré en 2000, plusieurs autres entreprises ont commencé à commercialiser des produits qui en contenaient. En 2017, Santé Canada autorisait la vente de 186 préparations contenant du glyphosate, tant pour l’agriculture que pour un usage domestique. Au Québec, le glyphosate arrive au premier rang des dix ingrédients actifs les plus vendus. Selon le dernier bilan des ventes de pesticides au Québec, en 2018, cette molécule représentait 27,5 % des ventes totales de pesticides dans la province.

Peut-on se fier à la méthodologie utilisée ?

La campagne de Vigilance OGM s’inspire d’un exercice similaire mené en 2018 en France auprès de vedettes et d’agriculteurs. Les « pisseurs de glyphosate » ont fait la manchette, mais pas toujours pour les bonnes raisons. Le laboratoire et la méthode utilisés pour ces tests ont été vertement critiqués. C’est la technique d’analyse ELISA qui a été employée dans le cadre de cette campagne. « L’enjeu, c’est que l’ELISA est très susceptible de faire des faux positifs, surtout à très faibles concentrations », explique Sébastien Sauvé, vice-doyen et professeur de chimie environnementale à l’Université de Montréal. Les tests pour la campagne de Vigilance OGM ont été menés en France par le laboratoire public LABOCEA. La technique utilisée est celle de la chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse. « Je ferais confiance à ces données-là parce que c’est fait avec la bonne méthode pour éviter les faux positifs », dit-il. Le professeur Sauvé indique que c’est la méthode qu’il aurait lui-même employée. « Ça me semble donc très valable. Je ne pense pas que d’avoir des petites traces, c’est signe que c’est dangereux », a-t-il cependant ajouté.

Qu’en pensent les « glyphotestés » ?

Nous avons sondé quelques personnalités publiques qui se sont prêtées au jeu. Réactions.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

L’ancien hockeyeur Georges Laraque

Georges Laraque
5e rang sur les 26 résultats positifs
Niveau de glyphosate mesuré : 0,708 microgramme par litre

L’ancien hockeyeur va droit au but : il n’avait aucune idée de ce qu’était le glyphosate lorsqu’il a accepté de subir le test. Végane, il fait très attention à ce qu’il consomme. Il affirme manger 100 % bio à la maison. Il se souvient toutefois que la semaine du test, il voyageait, donc il a surtout mangé au restaurant. « Ça ne m’inquiète pas du tout », lance-t-il au sujet de son résultat. « Est-ce que je suis en super santé ? Oui. Depuis que je suis végane, je ne tombe jamais malade. Je suis tombé malade trois fois et la dernière fois c’était la COVID-19. »

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

La comédienne Ève Landry

Ève Landry
Niveau de glyphosate mesuré : 0

La comédienne estime qu’environ 80 % de son alimentation est issue de l’agriculture biologique. En tant que citoyenne, elle affirme avoir du mal à percer le « flou » qui entoure les effets de pesticides comme le glyphosate. « J’haïs ça quand il y a des questions qui restent sans réponses dans un dossier comme celui-là. » Elle voudrait que les recherches scientifiques sur la question soient davantage poussées. « J’ai l’impression qu’avec des campagnes comme Vigilance OGM, ça peut ouvrir le débat ou, du moins, le laisser vivant, pour qu’il y ait de plus en plus de monde qui continue d’en parler et de s’informer. »

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

La comédienne Christine Beaulieu

Christine Beaulieu
Niveau de glyphosate mesuré : 0

L’actrice évalue qu’elle mange bio environ 50 % du temps. Elle a obtenu un taux de détection de zéro. « Ce n’est pas juste parce que ça ne m’affecte pas moi, humaine, que ça n’affecte pas les animaux et les insectes et qu’il ne faut pas agir », dit celle qui travaille sur une ferme biologique depuis le début du confinement. « J’ai signé toutes les pétitions contre le glyphosate. Je trouve que ça n’avance pas vite, ce dossier-là, je ne comprends pas pourquoi nos leaders ne sont pas plus concernés par la protection de nos terres, de nos insectes pollinisateurs et de nos cours d’eau. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La militante innue Melissa Mollen-Dupuis

Melissa Mollen-Dupuis
2e rang sur les 26 résultats positifs
Niveau de glyphosate mesuré : 1,043 microgramme par litre

« Oh, my God ! » La militante innue a poussé un grand cri d’étonnement lorsqu’elle a appris qu’elle était au deuxième rang, derrière un agriculteur. « Je mange beaucoup de nourriture transformée, beaucoup de nourriture industrialisée. Depuis que j’ai fait le test, je suis beaucoup plus consciente. » Cette dernière achète désormais davantage de produits biologiques. « C’est sûr que de savoir que j’ai du glyphosate dans mes urines quand je mange la même chose que mes enfants, ce n’est pas rassurant du tout. » Elle trouve toutefois dommage qu’il s’agisse d’un luxe inaccessible à plusieurs communautés autochtones qui sont confrontées au prix exorbitant des denrées alimentaires.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Le chef David McMillan

David McMillan
Niveau de glyphosate mesuré : 0

Le chef David McMillan visite une ferme par mois depuis 30 ans. « J’ai un problème avec plusieurs choses que j’ai vues, souligne-t-il. Quand je vais dans un vignoble et que le sol est mort, que c’est une monoculture et que le propriétaire se promène en Porsche, ça me pue au nez, tandis que s’il y a des mauvaises herbes partout, des ruches d’abeilles, des arbres fruitiers et que le vigneron chauffe une vieille Tercel rouillée, ça m’inspire confiance. » Tout ce qu’il achète est bio, même s’il lui arrive de manger du fast-food. « J’étais agréablement surpris, parce qu’il y a des trous dans mon jeu. »