(Montréal) Plusieurs dizaines d’organismes, de scientifiques et de médecins de partout dans le monde cosignent une lettre adressée au premier ministre du Québec François Legault demandant au gouvernement de se dissocier de l’industrie mondiale de l’amiante.

Ugo Giguère
La Presse canadienne

L’auteure de la lettre transmise à La Presse canadienne est l’activiste Kathleen Ruff, fondatrice de l’organisme RightOn Canada, associé à l’Institut Rideau. Elle travaille à la défense des droits de la personne, à promouvoir la justice sociale et la protection de l’environnement. Mme Ruff a reçu la médaille de l’Assemblée nationale du Québec, en 2016, pour sa persévérance dans la lutte visant à mettre fin à l’exploitation de l’amiante.

Son principal cosignataire est le médecin montréalais Jean Zigby, qui représente l’Association canadienne des médecins pour l’environnement. Le duo est appuyé par 27 organisations ainsi que 41 médecins et scientifiques de partout dans le monde.

Ils dénoncent le fait que l’Association internationale du chrysotile (AIC), le lobby mondial de l’amiante, soit enregistrée au Québec comme personne morale à but non lucratif (OBNL). Selon les signataires, « la crédibilité du Québec est utilisée de manière immorale et destructrice pour répandre des informations faussement scientifiques qui mettent en danger la vie humaine ».

La lettre rappelle que selon les critères permettant la création d’un OBNL, il faut poursuivre « un but à caractère moral ou altruiste » et ne pas avoir « l’intention de faire des gains pécuniaires à partager entre les membres ».

D’après Kathleen Ruff, l’AIC se prêterait plutôt au jeu de répandre « une désinformation dangereuse qui cause des dommages et des décès ». En entrevue à La Presse canadienne, elle ajoute que cette organisation détruit l’éducation, détruit la science et détruit la santé.

Les signataires réclament que le gouvernement mette fin à la « complicité » du Québec avec « la malfaisance indéfendable de l’industrie de l’amiante » en lui retirant son statut.

Des écoles cancérogènes

« L’AIC promeut l’affirmation fausse que l’amiante chrysotile est un excellent produit qui peut être utilisé de manière sécuritaire par les pays en voie de développement-un produit que le Canada a interdit, parce que c’est un produit dangereux qu’il n’est pas possible d’utiliser de façon sécuritaire », peut-on lire dans la lettre dont le texte fait cinq pages.

Plus loin, on lit que l’AIC diffuse sur une page Facebook appelée « La vérité sur le chrysotile » qu’« aucun cas de cancer causé par l’amiante chrysotile n’a été trouvé. »

Ce à quoi les experts répliquent que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) confirment que « l’amiante chrysotile cause le cancer du poumon, du larynx et des ovaires, le mésothéliome et l’asbestose ».

Malgré ces risques reconnus pour la santé, l’industrie continue de développer ses activités dans des pays défavorisés. L’amiante y est utilisé dans une forme de ciment servant à la construction de bâtiments, dont des écoles et des maisons.

« Des enfants en Inde, en Indonésie, au Vietnam et d’autres pays en voie de développement, où les membres de l’AIC vendent leurs produits en amiante, fréquentent des écoles et vivent dans des maisons avec des toitures en amiante-ciment brisées juste au-dessus de leurs têtes », soutient Kathleen Ruff dans sa lettre.

En entretien téléphonique, la militante des droits de la personne dit ne pas croire une seconde « que la population du Québec veut causer du mal à des populations dans des pays en développement. »

« Est-ce qu’on peut avoir deux poids deux mesures et interdire ces activités au Québec parce qu’elles causent des décès, mais les autoriser à l’étranger ? », demande-t-elle.

Aucun administrateur québécois

L’adresse de l’Association internationale du chrysotile, en tant qu’organisme québécois à but non lucratif, est celle d’un cabinet d’avocats du centre-ville de Montréal.

D’après sa fiche au registre des entreprises du Québec, aucun des administrateurs de cet OBNL québécois ne réside dans la province ni même au Canada.

Le principal représentant, identifié comme la « personne physique » derrière l’organisme, se nomme Emiliano Alonso Pelegrin. Selon son profil sur le réseau social Linkedin, cet avocat résiderait à Bruxelles, en Belgique.

Les autres administrateurs inscrits au registre ont des adresses aux États-Unis, au Kazakhstan, en Russie, au Mexique, au Zimbabwe et en Inde.

Rappelons que le gouvernement Legault a récemment confié un mandat d’enquête publique au Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) visant à déterminer de manière scientifique, si les 800 millions de tonnes de déchets laissés par l’industrie de l’amiante au Québec peuvent être commercialisés de manière sécuritaire.