(Tuktoyaktuk, Territoires du Nord-Ouest) Des sacs remplis à ras bord encombrent l’étroit salon de Noella Cockney. Elle plie bagage. Mais elle n’a envie d’aller nulle part. C’est sa propre maison qui risque de partir à la dérive, engloutie par les eaux froides de l’océan Arctique. Peut-être l’an prochain. Peut-être demain.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Noella Cockney n’a plus le luxe d’attendre.

L’ancienne agente de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) vit dans le Grand Nord. Le très, très Grand Nord. Sa petite maison rouge brave l’océan sur la pointe nord du hameau inuit de Tuktoyaktuk, lui-même situé au nord du cercle arctique, dans les lointains Territoires du Nord-Ouest. Autant dire au bout du monde.

Et ce bout du monde est littéralement en train de se désintégrer.

Tuktoyaktuk est sur la ligne de front de la lutte contre les changements climatiques au Canada. Aucune autre communauté n’est à ce point menacée, dans son existence même, par le réchauffement de la planète, dont les impacts ne sont ici que trop réels.

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Noella Cockney

Noella Cockney vit dans l’angoisse de tout perdre, à tout moment. Sa maison est au bord du gouffre. 

« Cet été, j’ai déjà perdu un bon 5 à 6 pieds de terrain. Si j’en perds un autre, c’est ma porte d’entrée qui va partir… »

Alors, l’ex-policière met tout ce qu’elle possède dans les sacs d’épicerie qui s’accumulent dans le salon. Tout ce qu’elle espère sauver du naufrage annoncé. Bientôt, elle entreposera les sacs dans un endroit sûr. Sa maison sera vide – à part un lit, un sofa et deux ou trois casseroles.

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Sarah Adam

De sa fenêtre, sa voisine Sarah Adam scrute l’océan. Assise à la table de cuisine, la grand-mère de 61 ans a interrompu un instant son travail de couture – de minuscules kamiks, ces bottes inuites en peau de phoque.

Elle soupire, une pointe d’inquiétude, peut-être aussi de colère et d’impuissance, au fond des yeux. À l’horizon, il n’y a que cela à contempler : de l’eau, rien que de l’eau. Une immense étendue d’eau, à perte de vue.

Ça n’a pas toujours été comme ça. « J’ai vécu toute ma vie de ce côté-ci du village. Quand j’étais enfant, je jouais sur la plage. Aujourd’hui, il n’y en a plus, de plage ! »

Il y a encore deux décennies, son terrain s’étirait sur des dizaines de mètres. Désormais, les vagues lèchent les fenêtres de sa maison, par jour de tempête.

Son mari, Sandy Adam, allume la radio pour jouer au bingo. La vie continue, malgré l’urgence. Il sait trop bien que chaque mois qui passe le rapproche de l’abîme. Cet été, il a dû déplacer le réservoir d’essence, qui menaçait dangereusement de sombrer dans l’océan.

Huit personnes s’entassent dans cette maison qui semble tenir en équilibre sur la côte : Sarah et Sandy Adam, leurs deux fils et leurs quatre petits-enfants.

Le croiriez-vous si je vous disais qu’il y avait autrefois une piste de curling, juste là ?

Sarah Adam, en pointant les flots gris 

Il y a longtemps que le bâtiment a été avalé par la mer.

Au fil du temps, bien des maisons ont été relocalisées, dont cinq depuis 2016. Celles de Sarah Adam et de Noella Cockney sont les prochaines sur la liste rouge.

Mais les deux femmes craignent que le temps ne joue contre elles. « Il suffit d’une grosse vague, dit Sarah Adam, et nous serons tous partis. »

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Tuktoyaktuk a le malheur de faire face à une double menace : la montée du niveau de la mer et la fonte du pergélisol.

L’Arctique se réchauffe de deux à trois fois plus vite que le reste de notre fiévreuse planète.

Là-haut, les changements climatiques n’ont rien d’un concept abstrait dont on pourrait contester la dangerosité – ou même l’existence, comme osent encore le faire une poignée de politiciens populistes.

Là-haut, nul besoin de se projeter dans l’avenir pour imaginer quels seront les impacts du réchauffement.

Il s’agit d’une réalité concrète, implacable, qui bouleverse le quotidien de dizaines de milliers de personnes.

Tuktoyaktuk – Tuk, pour faire court – a le malheur de faire face à une double menace : la montée du niveau de la mer et la fonte du pergélisol, deux phénomènes provoqués par le réchauffement du climat.

Les 962 habitants du village sont ainsi confrontés à l’une des érosions côtières les plus rapides et dévastatrices jamais observées sur Terre.

Non seulement des tempêtes, plus violentes et plus fréquentes, grugent les côtes de Tuk, mais encore les assauts répétés des vagues contribuent à fragiliser le pergélisol, ce qui entraîne encore plus d’érosion ; parfois, des pans entiers de la côte s’effondrent avec fracas dans la mer.

Ils entraînent avec eux de la boue, des matières organiques… parfois même des pistes de curling.

En Arctique, tout vit, tout pousse, tout a été construit sur un sol gelé en permanence depuis des milliers d’années. Le pergélisol, c’est la colle qui maintient ensemble tous les éléments du paysage nordique.

Et cette colle fond, inexorablement.

« Les grandes superficies de pergélisol, au pays et ailleurs dans le monde polaire, sont en train de disparaître », confirme Michel Allard, du Centre d’études nordiques de l’Université Laval

Il n’y aura pas de retour en arrière. Pas d’échappatoire possible.

PHOTO FOURNIE PAR MICHEL ALLARD

Michel Allard, du Centre d’études nordiques de l’Université Laval

Même s’il y avait un miracle aux prochaines élections [et que le parti élu s’engageait à respecter l’accord de Paris sur le climat], le processus est enclenché, ça ne s’arrêtera pas. Notre pergélisol va se dégrader, c’est clair.

Michel Allard, du Centre d’études nordiques de l’Université Laval

Le scientifique n’est pas le seul à tirer cette conclusion. Un rapport d’experts des Nations unies a prévenu en mars que l’Arctique était désormais coincé dans le cycle destructeur des changements climatiques.

À partir de maintenant, le Grand Nord est condamné à se réchauffer, peu importe les mesures prises par le reste de la planète pour réduire les gaz à effet de serre.

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Eileen Jacobson

Eileen Jacobson n’a pas eu besoin d’un rapport des Nations unies pour réaliser que plus rien n’était pareil, désormais, à Tuktoyaktuk.

Cet été, comme tous les étés, elle a jeté ses filets de pêche dans la baie, tout près du port. « Un jour, j’ai vérifié mes filets et j’ai vu que j’avais attrapé un saumon rose. Personne n’avait jamais attrapé de saumon, ici. »

Dans ce hameau reculé, désargenté, il y a bien un supermarché, mais ses rayons offrent des laitues à 6 $ et des boîtes de céréales à 18 $. Eileen Jacobson n’a pas le choix ; elle dépend de la chasse et de la pêche pour survivre, comme les autres membres de sa communauté.

Elle a construit une cabane, sur la grève, pour fumer son poisson. Elle fait sécher sa viande de caribou, de bison et de béluga. « Un seul béluga suffit à nourrir quatre familles pendant toute une année », dit-elle. Normalement, la communauté en chasse une cinquantaine par an.

Cette fois, pourtant, la saison s’achève et les chasseurs n’en ont récolté qu’une vingtaine. « Les baleines n’ont pas disparu ; le problème, c’est le vent. Les hommes doivent aller au large pour chasser le béluga. Mais nous avons eu des vents fous et personne ne pouvait sortir en mer. »

Plus encore que le sol qui fond sous leurs pieds, les habitants de Tuk s’inquiètent de ne plus savoir décoder la nature qui les entoure – et dont ils dépendent pour survivre.

Tout change, tout se détraque.

Des espèces de plantes et d’animaux jamais vues auparavant font leur apparition ; d’autres disparaissent. Des lacs se vident. La toundra où l’on récoltait les baies se transforme en terres boueuses et stériles.

Les glaces se forment de plus en plus tard et se brisent de plus en plus tôt. Elles sont aussi de plus en plus minces. Et dangereuses.

Le dernier hiver a été si chaud que les autorités ont émis un avertissement : la glace des lacs environnants risquait de céder sous le poids des pêcheurs.

Le printemps arrive beaucoup trop tôt. Nous n’avons plus assez de temps sur les lacs pour pêcher tout le poisson dont nous avons besoin. Mais on va essayer quand même.

Noella Cockney

C’est ça, ou mourir de faim.

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L’érosion côtière ne date pas d’hier à Tuktoyaktuk. Le combat de l’homme contre la mer dure depuis des années. L’école a été relocalisée, tout comme le poste de la GRC, la caserne des pompiers et le centre communautaire.

L’érosion n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est le rythme auquel les vagues grugent les côtes. La mer gagne du terrain, beaucoup trop de terrain, beaucoup trop vite.

L’homme est sur le point de perdre son combat.

PHOTO ISABELLE HACHEY, LA PRESSE

Le cimetière de Tuktoyaktuk

Même les morts du cimetière – dont les fosses sont creusées, hiver comme été, au marteau-piqueur – risquent d’être emportés d’un jour à l’autre. Il suffirait d’une violente tempête pour troubler leur repos éternel.

Que faire ? Le maire de Tuk a bien une idée : ériger de larges dalles de ciment sur un kilomètre, le long de la côte. Mais cette solution coûterait plusieurs dizaines de millions de dollars – et ne durerait qu’un temps, puisqu’elle n’empêchera pas la hausse du niveau de l’océan.

« Beaucoup de choses ont été faites pour tenter de prévenir l’érosion à Tuk », dit Dustin Whalen, scientifique chez Ressources naturelles Canada qui travaille dans cette région depuis une quinzaine d’années.

On a installé des dalles de ciment, des rochers, des sacs de sable. Au fil des ans, on a constaté que les tempêtes sont trop fréquentes, que leurs impacts sont trop importants… et que les mesures de protection ne durent pas.

Dustin Whalen, scientifique chez Ressources naturelles Canada

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Dans sa cuisine, Sarah Adam a repris sa couture.

Son discours est sombre comme le ciel qui menace d’éclater à l’horizon. « Si vous ne croyez pas aux changements climatiques, venez voir notre village, lâche-t-elle. Venez voir l’érosion, la fonte des glaces ! »

À ce rythme, elle ne croit pas que sa communauté survivra encore longtemps au réchauffement. « Nous allons tous tomber dans l’océan. Tout le monde. J’en suis sûre. Nous devons chercher un terrain plus élevé. »

Abandonner Tuk ? Déménager les maisons, les routes, les égouts, l’hôpital, l’école, le cimetière ? Le défi logistique est énorme. La communauté n’en est pas là.

Pas encore.

Un jour pourtant, il faudra se rendre à l’évidence. Rendre les armes – et partir. Comme en Alaska, où deux villages côtiers menacés par l’érosion ont été entièrement relocalisés à l’intérieur des terres.

Au Canada, ce sont les habitants de Tuktoyaktuk qui risquent fort de devenir les premiers réfugiés du climat.

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Ils ne seront pas les derniers.

Selon le dernier rapport spécial de l’ONU, qui sera officiellement dévoilé le 25 septembre, la hausse du niveau des océans pourrait forcer l’évacuation de 280 millions de personnes dans le monde.

Les grandes villes côtières seront frappées par les inondations. Les nations insulaires seront submergées, elles aussi. D’ici 2050, des centaines de millions de personnes devront fuir leurs terres avalées par les océans.

Comme à Tuktoyaktuk.

« Ce qui se passe dans le Nord… ne reste pas dans le Nord. »

Le dicton circule parmi les scientifiques du climat. Tôt ou tard, les impacts du réchauffement que subissent les communautés de l’Arctique se feront ressentir dans le Sud.

Il est sans doute trop tard pour sauver Tuk. Mais la tragédie qui se joue dans ce village du bout du monde devrait servir d’avertissement au reste de la planète, croit Dustin Whalen. « C’est le canari dans la mine. »

PHOTO ISABELLE HACHEY, LA PRESSE

Le village de Tuktoyaktuk

Une érosion massive

Au Canada, il n’existe aucun endroit plus menacé par le réchauffement climatique que le secteur de la « Pointe » de Tuktoyaktuk, dans les Territoires du Nord-Ouest. La côte ouest de cette péninsule s’érode à une vitesse folle, comme le montre cette carte interactive créée par Dustin Whalen, scientifique chez Ressources naturelles Canada, qui travaille dans la région depuis 15 ans. Les quatre maisons les plus menacées de la Pointe seront bientôt relocalisées à l’intérieur des terres. Mais ça ne réglera pas le cœur du problème. Malheureusement pour la communauté, tous les facteurs sont réunis pour provoquer une érosion massive – et inéluctable.

Le cœur du village en péril

Il n’y a pas que la Pointe qui soit menacée. L’île de Tuktoyaktuk, une bande de terre qui protège le cœur du village, s’érode de 2 m par an, selon les calculs de Dustin Whalen. À ce rythme, l’île aura complètement disparu en 2050. Un véritable scénario catastrophe pour la communauté. « L’île s’est déjà érodée de moitié. Si elle disparaît, tout le port sera exposé au large », s’inquiète Eddie Dillon, président de la Tuktoyaktuk Community Corporation, organisme propriétaire de l’île. Le port est vital pour la communauté, insiste-t-il. « Les gens pêchent à cet endroit, en face de leurs maisons. Il faut trouver un moyen de le protéger, d’une façon ou l’autre. »

Érosion de 11 m par an

Les côtes de la mer de Beaufort, une partie de l’océan Arctique, s’érodent plus vite que partout ailleurs au Canada. « Nous avons observé une accélération de l’érosion à plusieurs endroits autour de Tuktoyaktuk, dit Dustin Whalen. Dans certains cas, l’érosion a doublé pour atteindre 10 à 11 m par an ! » Le pergélisol est particulièrement vulnérable dans cette région, ajoute Michel Allard, du Centre d’études nordiques de l’Université Laval. « Toute la côte est composée de dépôt meuble quaternaire. On n’y trouve pas de roc, mais de la glace massive. » Résultat, la fonte du pergélisol a des conséquences encore plus graves ici qu’ailleurs.

PHOTO FOURNIE PAR RESSOURCES NATURELLES CANADA

Le village de Tuktoyaktuk

Des vagues destructrices

À la fonte du pergélisol s’ajoute celle de la glace qui emprisonne la mer de Beaufort sous un immense manteau blanc pendant la saison hivernale. Avec le réchauffement climatique, ce couvert de glace fond de plus en plus tôt, au printemps, et se forme de plus en plus tard, à l’automne. Le tout provoque des tempêtes destructrices. « L’hiver, la glace empêche la formation de vagues, explique Michel Allard. Sans ce couvert de glace, les tempêtes de vagues sont importantes. Le vent souffle sur une distance beaucoup plus grande, ce qui fait grossir les vagues » qui viennent s’écraser sur les côtes.

Pas de solution

Tuktoyaktuk n’est pas menacé ; il est condamné. Même les solutions les plus coûteuses ne pourront être que temporaires contre l’érosion qui menace son existence. « Je pense que la nature va continuer à suivre son cours, admet Dustin Whalen. Il n’y a rien qu’on puisse faire pour empêcher les ondes de tempête. Peu importe les mesures de protection que l’on adoptera pour prévenir l’érosion, cela n’empêchera pas la montée du niveau de l’océan. Tuk continuera à être inondé. » Un constat que partage Michel Allard : « À Tuk, il n’y en a pas, de solution. »

Une bombe de carbone

La fonte du pergélisol de l’Arctique libérera des milliards de tonnes de méthane et de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Une « bombe de carbone » dévastatrice pour la planète, préviennent les scientifiques.

C’est inéluctable : une grande partie du pergélisol qui recouvre l’hémisphère Nord dégèlera d’ici 2100. De 30 % à 99 %, selon les prévisions du Groupe international d’experts sur les ressources (GIER) des Nations unies.

Ce grand dégel libérera des bactéries, qui dégraderont les matières organiques contenues dans le sol depuis la dernière période glaciaire, il y a 12 000 ans.

Résultat : 1700 milliards de tonnes de carbone emprisonnées dans les glaces seront libérées dans la nature. C’est deux fois plus de COque la quantité déjà présente dans l’atmosphère. Et cela accélérera d’autant plus le réchauffement climatique.

La fonte du pergélisol libérera aussi des virus oubliés. En 2016, des spores d’anthrax se sont par exemple échappées du cadavre d’un renne gelé en Sibérie. Un enfant est mort et des dizaines d’autres ont été hospitalisés. La dernière épidémie d’anthrax dans la région remontait à… 1941.

EN CHIFFRES
70 % des infrastructures de l’Arctique risquent d’être endommagées par la fonte du pergélisol d’ici 2050

De 50 à 75 cm : hausse prévue du niveau de l’océan Arctique d’ici 2100

De 5 à 9 % : hausse prévue des températures hivernales dans l’Arctique d’ici 2080

De 30 % à 99 % du pergélisol de l’Arctique dégèlera d’ici 2100

Source : Groupe international d’experts sur les ressources des Nations unies

Un vent de mobilisation

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Kaidynce Storr

La Greta Thunberg du Nord

Elle a 16 ans et parcourt la planète pour alerter le monde sur les effets destructeurs des changements climatiques. Non, il ne s’agit pas de Greta Thunberg, mais bien de Kaidynce Storr. L’enfant de Tuktoyaktuk a donné des conférences à Varsovie et à Paris, cette année, dans l’espoir de faire prendre conscience aux gens du Sud des impacts dévastateurs des émissions de gaz à effet de serre sur sa communauté du bout du monde. « Je voulais dire aux gens ce qui se passe ici, explique-t-elle. Je voulais leur dire que mon chez-moi s’érode et que cela affecte notre mode de vie. Tout change autour de nous. Les lacs coulent dans la terre. Les collines et les plages ont disparu. » L’adolescente voit-elle un avenir pour Tuk ? Elle hésite. « Ça dépendra des actions que nous prendrons – et que d’autres prendront. »

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Un paroissien d’Inuvik, Marc Lefebvre, devant l’église Notre-Dame-de-la-Victoire, dont les fondations subissent les conséquences du dégel du pergélisol.

Le dégel de l’église-igloo

L’icône d’Inuvik est en péril. Dans cette petite ville des Territoires du Nord-Ouest, à 150 kilomètres au sud de Tuktoyaktuk, aucun bâtiment n’est plus photographié que l’église Notre-Dame-de-la-Victoire, construite en 1958 par le frère oblat Maurice Larocque. Ce dernier connaissait son affaire : la charpente de bois de « l’igloo church », comme on l’appelle à Inuvik, est encore très solide, assure le paroissien d’origine franco-ontarienne Marc Lefebvre. Le problème, ce sont les fondations. Sous l’église-igloo, le pergélisol fond. De plus en plus. Il y a quatre ans, le plancher s’est mis à onduler dangereusement. « Aujourd’hui, il y a six pouces de différence entre le côté nord et le côté sud de l’édifice », dit M. Lefebvre. L’église tangue tant que, sous le bâtiment, des dizaines de piliers censés soutenir la structure… ne touchent plus terre ! « Si l’édifice continue à bouger comme ça, on risque de ne plus pouvoir y entrer », craint M. Lefebvre. Les paroissiens chauffent à peine l’immeuble, de peur que le pergélisol ne fonde encore davantage. Ne leur reste plus qu’à prier pour éviter d’avoir à installer un coûteux système de refroidissement destiné à maintenir les derniers piliers en place…

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Charlotte Irish, Eddie Dillon et Kendyce Cockney

L’apport des Inuits

Charlotte Irish énumère les diverses mesures que les membres de sa communauté colligent minutieusement sur le territoire de Tuktoyaktuk : l’épaisseur de la glace et de la neige ; la profondeur de la couche active du pergélisol ; la température de l’air et des lacs. Charlotte Irish et ses collègues, Eddie Dillon et Kendyce Cockney, contribuent ainsi aux efforts des scientifiques du climat qui se bousculent à Tuk pour y étudier les impacts du réchauffement. « Nous regardions ces scientifiques venus du Sud et nous nous sommes dit : pourquoi ne le ferions-nous pas nous-mêmes ? Nous subissons les effets des changements climatiques et nous voulons être impliqués », explique Eddie Dillon. La même volonté s’exprime ailleurs : en juin, l’Inuit Tapiriit Kanatami, qui représente les 50 400 Inuits du Canada, a présenté sa première Stratégie de lutte contre les changements climatiques. Les Inuits sont déterminés à se faire entendre et à prendre part à la lutte. Après tout, ils sont déjà sur le champ de bataille.