Ils sont plus nombreux à croire que la planète se réchauffe, à appuyer le marché du carbone ou à croire que les changements climatiques les affectent déjà. Les Québécois forment une société distincte au sein du Canada sur les questions climatiques, selon une recherche publiée hier. À quelques semaines des élections fédérales, les travaux montrent aussi que les discours des chefs des grands partis sont – relativement – en phase avec les électeurs de leur circonscription.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Une carte électorale… climatique

Que pensent les électeurs de la Beauce, de Vancouver ou de Regina des changements climatiques ? À quelques semaines des élections, une carte électorale « climatique » permet de le révéler pour la toute première fois. L’outil interactif a été pondu par des chercheurs de l’Université de Montréal en collaboration avec des collègues d’universités américaines. « Trop souvent, on se fie à des sondages nationaux pour déterminer ce qu’est l’opinion publique sur les changements climatiques. Mais ce sont des moyennes, et le citoyen moyen n’existe pas. L’opinion est beaucoup formée par notre quotidien et le contexte dans lequel on vit, et ceux-ci varient énormément dans un grand pays comme le Canada », explique Erick Lachapelle, l’un des chercheurs de l’étude qui est professeur de sciences politiques à l’Université de Montréal.

Travail colossal

La carte est le fruit d’un travail statistique colossal. Les chercheurs ont d’abord posé huit questions sur le climat à 9000 Canadiens. Ils ont ensuite analysé quelles sont les caractéristiques qui influencent leurs opinions sur le sujet. « Il y a des facteurs individuels comme le genre, l’idéologie politique, le niveau d’éducation, explique le professeur Lachapelle. Mais il y a aussi des facteurs environnementaux. Le nombre de kilomètres qu’on parcourt par année, par exemple, peut influencer notre opinion sur la taxe sur le carbone. » 

Les chercheurs ont ainsi pu dégager le profil type des gens qui pensent que la Terre se réchauffe ou qui soutiennent le marché du carbone, par exemple. Ils ont ensuite estimé combien de gens, dans chaque circonscription, correspondent à ces profils à partir de banques de données de Statistique Canada. « C’est une méthode qui a été validée et qui est couramment utilisée aux États-Unis, mais nous sommes les premiers à l’utiliser au Canada », affirme Erick Lachapelle, qui précise que la marge d’erreur se situe autour de 7 %. La carte est une version améliorée d’une version préliminaire publiée en 2016.

« Les Québécois sont des leaders »

L’un des constats est que les Québécois se démarquent des Canadiens sur un grand nombre de questions. Ils sont par exemple plus nombreux à penser que la planète se réchauffe (89 %, contre 83 % au Canada), à attribuer ce réchauffement surtout ou en partie à l’activité humaine (67 % contre 60 %) ou à appuyer le marché du carbone (65 % contre 58 %). En Alberta, par contraste, seulement 42 % des habitants estiment que la planète se réchauffe au moins en partie à cause de l’activité humaine. « Le Québec est vraiment distinct, commente Erick Lachapelle. Le consensus qu’on a sur la tarification du carbone, par exemple, est éloquent. On a un gouvernement de droite qui entre au pouvoir et qui ne remet même pas en question le marché du carbone, alors que la plupart des autres partis conservateurs au pays en font un enjeu politique », remarque le politicologue. 

« Les Québécois sont des leaders en termes de lutte contre les changements climatiques », constate aussi Patrick Bonin responsable de la campagne Climat-Énergie chez Greenpeace, qui observe que le Québec et la Colombie-Britannique ont depuis longtemps un prix sur le carbone et que cela n’a pas créé de contrecoup dans la population.

Trudeau, Scheer et Bernier

À quelques semaines du scrutin fédéral, Erick Lachapelle s’est aussi amusé à examiner si le discours des chefs de parti correspond aux opinions des électeurs de leur circonscription. « C’est vraiment fascinant », commente le chercheur. Dans Papineau, au Québec, Justin Trudeau représente des électeurs qui sont parmi les plus sensibles aux enjeux climatiques de tout le pays – considérablement plus que ceux de Burnaby-Sud, en Colombie-Britannique, où se présente le chef néo-démocrate Jagmeet Singh. 

Dans Regina–Qu’Appelle, en Saskatchewan, le chef conservateur Andrew Scheer s’adresse à des électeurs nettement moins inquiets des changements climatiques. Ceux-ci sont néanmoins majoritaires à estimer que le réchauffement est au moins en partie attribuable aux activités humaines. « L’étude montre à quel point le Parti conservateur est en porte-à-faux avec l’opinion des Canadiens, même dans les bastions conservateurs », commente Patrick Bonin, de Greenpeace. Notons qu’en Beauce, le chef Maxime Bernier se présente devant certains des électeurs les plus opposés à une augmentation des taxes sur le carbone du Québec.

Les villes par rapport à la campagne

La carte permet d’observer que les habitants des villes sont plus sensibilisés aux enjeux climatiques que ceux des campagnes. Comme aux États-Unis, ceux qui vivent près des côtes sont aussi plus environnementalistes que ceux du centre du pays. « C’est de la spéculation, mais c’est le long des côtes que la montée des océans se fait ressentir. Quand les ouragans frappent les États-Unis, par exemple, on en subit souvent les contrecoups dans les provinces maritimes », avance le chercheur Erick Lachapelle pour expliquer cette dichotomie. Les données montrent aussi que le pourcentage de Canadiens qui jugent que les changements climatiques affectent déjà le pays est passé de 35 % à 55 % entre 2014 et 2018. « Il y a une tendance lourde au Canada, j’en suis convaincu », dit le professeur Lachapelle. 

Patrick Bonin, de Greenpeace, observe la même montée du mouvement environnementaliste. Il juge toutefois « inquiétant » de voir que 36 % des Canadiens affirment toujours que l’activité humaine n’a rien à avoir avec le réchauffement de la planète. « La science est pourtant très claire là-dessus. Ça montre qu’il y a une méconnaissance et de l’éducation à faire », dit-il. Erick Lachapelle avoue quant à lui avoir très hâte de superposer la carte des résultats électoraux à sa carte interactive pour voir à quel point les Canadiens ont voté selon leurs convictions climatiques.