Luc Ferrandez a quitté la politique, Steven Guilbeault y fait le saut. Daniel Green veut être élu, mais demeurer militant, tandis qu’Harvey Mead a claqué la porte de l’administration il y a longtemps, croyant la cause perdue. La Presse a réuni ces quatre environnementalistes qui cherchent la meilleure façon de sauver le monde. Compte rendu.

Jean-Thomas Léveillé Jean-Thomas Léveillé
La Presse

Qui sont-ils ?

Daniel Green, 64 ans

Coprésident de la Société pour vaincre la pollution (SVP), il sera de nouveau candidat du Parti vert dans la circonscription d’Outremont aux élections fédérales d’octobre. Il est d’ailleurs chef adjoint du Parti vert du Canada depuis 2014. Expert en toxicologie de l’environnement, il est consultant pour diverses municipalités canadiennes, pour Parcs Canada, ainsi que pour des organisations environnementales comme Eau Secours, la Fondation Rivières et Nature Québec.

Harvey Mead, 79 ans

Ancien président de Nature Québec et professeur de cégep, il a été sous-ministre adjoint au développement durable et à la conservation au ministère de l’Environnement du Québec en 1990 et 1991, sous Pierre Paradis, mais il a claqué la porte parce qu’il estimait que le gouvernement ne prenait pas ces enjeux au sérieux. En 2007 et 2008, il a été le premier commissaire au développement durable du Québec. Né aux États-Unis, il a immigré au Québec en 1973.

Steven Guilbeault, 49 ans

Figure de proue du mouvement écologiste québécois, il sera candidat du Parti libéral du Canada dans la circonscription montréalaise de Laurier–Sainte-Marie en octobre prochain. En 1993, il a cofondé Équiterre, qu’il a quitté l’automne dernier. De 1997 à 2007, il a travaillé chez Greenpeace, avec qui il a notamment escaladé la tour CN à Toronto, en 2001, pour attirer l’attention du public sur le réchauffement climatique.

Luc Ferrandez, 57 ans

Maire de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal de 2009 à 2019, après une carrière en communications et en gestion, il a causé la surprise en démissionnant de son poste en mai dernier, estimant ne pouvoir agir suffisamment pour contrer la crise climatique. Il est maintenant chroniqueur à la station radiophonique 98,5 FM, à Montréal, notamment à l’émission matinale de Paul Arcand.

« Il devrait démissionner après quelque temps »

Pourquoi un militant environnementaliste veut-il être élu et, inversement, pourquoi un élu préoccupé par l’environnement choisit-il de démissionner ?

En raison d’un sentiment d’impuissance, avance Luc Ferrandez, l’ancien maire controversé du Plateau-Mont-Royal.

Steven Guilbeault, lui, est arrivé à la conclusion que c’est la politique, et non le militantisme, qui lui donnait le plus de chances d’empêcher « un parti excessivement rétrograde » de prendre le pouvoir à Ottawa.

Mais Luc Ferrandez prévient Steven Guilbeault de la difficulté de faire adopter des mesures importantes : « Tu vas être assis à une table où, je te le dis – tu ne l’as pas encore vécu, moi je l’ai vécu –, tous les membres de la table vont dire : “On ne peut pas faire ça, électoralement.” »

« Je ne comprends pas Steven », renchérit Harvey Mead.

Le doyen de la table, qui par deux fois a fait partie de la haute fonction publique québécoise pour en sortir déçu les deux fois, pense que la lenteur des processus politiques est incompatible avec l’urgence de la situation. « Devant la crise, l’administration est trop lente, le système est trop lent », dit-il.

Luc Ferrandez acquiesce. « Normalement, [Steven Guilbeault] devrait démissionner après quelque temps », prédit-il à la blague, provoquant des éclats de rire autour de la table.

Reprenant son sérieux, il tempère ses propos, estimant que l’environnementaliste pourrait réussir là où lui a échoué. « Steven est un cartésien, il pourrait faire les plus et les moins, puis arriver à la conclusion qu’[en fin de compte], c’est positif. Moi, je suis un émotif, je ne suis pas capable. »

Le gazon est-il plus vert chez le voisin, donc ?

Les deux hommes admettent que la possibilité d’être déçu leur a traversé l’esprit.

N’empêche, ils veulent essayer. Essayer autre chose.

Le risque de l’insignifiance

Alors, pour sauver le monde, quelle est la meilleure voie ? La politique ou le militantisme ? Les deux, affirme Daniel Green, infatigable candidat défait du Parti vert, qui sait très bien que sa formation ne prendra pas le pouvoir.

« La façon dont je vois mon avenir, c’est de faire les deux en même temps, c’est d’être un politicien militant », dit-il, parce que « les leaders suivent les mouvements populaires ».

Il faut de la diversité, « comme dans la biosphère », acquiesce Steven Guilbeault. « On a besoin d’une société civile forte, organisée, [mais il faut] qu’il y ait un écho de ça dans nos centres de décisions, dit-il. Ça prend des gens pour adopter de nouvelles lois. »

Luc Ferrandez reconnaît qu’« il n’y a pas un seul parcours parce qu’il n’y a pas un seul parcours gagnant ».

Mais les politiciens font face à une menace constante, met-il en garde : l’insignifiance. L’insignifiance des petits gestes, dans l’air du temps, qui paraissent bien, mais qui sont à des années-lumière des grandes mesures qu’il faut prendre, dit-il, évoquant les éoliennes, les ruelles vertes et la récupération de l’eau de pluie – des mesures nécessaires, mais insuffisantes.

« Si tout ça n’atteint pas 10 % de ce qu’il faut faire, compte tenu de l’urgence [climatique], tu es dans l’incohérence », tranche Luc Ferrandez.

Tout sauf ministre de l’Environnement

C’est précisément pour pouvoir accomplir des gestes concrets en politique que Steven Guilbeault ne doit pas être ministre de l’Environnement, lâche Harvey Mead.

Pour avoir un réel impact environnemental, il faut détenir les véritables leviers du pouvoir, comme l’économie ou l’énergie, explique-t-il, suscitant l’approbation autour de la table.

« Je ne suis pas en désaccord avec ce que tu dis, Harvey, donc j’imagine que je suis d’accord », concède même Steven Guilbeault, sourire en coin.

Il faut faire en sorte que les questions environnementales guident la prise de décision plutôt que de tenter d’avoir un impact sur des décisions déjà prises, croient les quatre écologistes.

« Le leadership qu’il nous faut doit être absolument associé aux questions économiques, pas aux changements climatiques, poursuit Harvey Mead, y compris les questions d’énergie. »

Il déplore que le gouvernement Harper ait misé pendant 10 ans sur les sables bitumineux albertains pour stimuler la croissance économique du pays, alors que cette croissance aurait pu être tout autre si elle avait été guidée par des préoccupations environnementales. « C’est le résultat d’une décision économique », tranche-t-il, pour illustrer son propos.

« On cherche un Churchill canadien »

« Il faut des leaders qui reconnaissent la crise [climatique], même si la population ne la voit pas », clame Daniel Green.

Mais l’ampleur des mesures et des sacrifices nécessaires est telle qu’il est bien peu probable qu’on se fasse élire en prenant de tels engagements, qui condamneraient l’Alberta à la récession et qui conduiraient « au renversement de la péréquation pour tout le Canada », rétorque Luc Ferrandez.

« Pour que je sois efficace, il faudrait que le niveau de catastrophes ait augmenté à un point où les gens sont capables d’accepter la contrainte au niveau où moi je la propose », pense-t-il.

Daniel Green n’en pense pas moins, et c’est pourquoi il estime que la situation exige un leadership politique comparable à celui du premier ministre britannique Winston Churchill durant la Seconde Guerre mondiale.

« On cherche un Churchill canadien, quelqu’un qui va dire à la population : “On s’en va dans un mur, ça va nous coûter cher”, dit-il. Exprimer l’urgence, amener du patriotisme là-dedans, dire qu’on se bat pour nos enfants et nos petits-enfants. C’est ça que je veux entendre des politiciens. »

Mais tout le monde ne saisit pas encore l’urgence de la crise, proteste Steven Guilbeault, qui affirme qu’il reste un travail d’éducation et de communication à faire.

Je vais partir si…

Steven Guilbeault, qui a escaladé il y a près de 20 ans la tour CN pour attirer l’attention sur le réchauffement de la planète, pourrait-il démissionner d’un éventuel poste de député ou de ministre, pour retourner au militantisme ?

La démission fracassante de l’environnementaliste français Nicolas Hulot de son poste de ministre de la Transition écologique et solidaire, il y a un an, est dans tous les esprits.

« Il était conscient qu’il manquait de temps pour que les choses nécessaires soient faites », constate Harvey Mead, qui ne voit pas comment il pourrait en être autrement pour Steven Guilbeault.

« Il ne s’est pas donné beaucoup de temps » pour faire adopter les mesures qu’il prônait, ce qui peut prendre de 24 à 36 mois dans une démocratie parlementaire, rétorque Steven Guilbeault, qui dit qu’il fera au moins un mandat, s’il est élu.

« Je ne vais certainement pas en politique pour faire moins que ce que je fais, donc mon objectif c’est d’arriver à contribuer pour qu’on puisse en faire plus, dit-il. Si j’arrive à la conclusion que je n’ai pas réussi et que ça ne marche pas, bien je vais partir. »

Luc Ferrandez pourrait-il succomber à nouveau à la tentation de la politique ? Il ne l’exclut pas, mais lance un rappel : « Ce n’est pas n’importe qui qui peut changer le monde. Ce sont ceux qui ont dit qu’ils allaient changer le monde. »

Ce qui renvoie à la question précédente : peut-on être élu en disant la vérité sur les efforts nécessaires pour contrer la crise climatique ?

Steven Guilbeault, décidément le plus optimiste autour de la table, avance une réponse : « Peut-être que le monde aura beaucoup changé, puis qu’il y aura une population qui va être très réceptive à des choses qui peuvent paraître aujourd’hui inimaginables. Peut-être que dans cinq ans ou dans dix ans, ça va être possible. »