Toutes les firmes de génie décrochant des contrats à la Ville de Montréal ont participé à un système de partage des contrats de 2004 à 2009, a affirmé devant la commission Charbonneau le président d'une de ces entreprises, Michel Lalonde. Au passage, Union Montréal aurait empoché au moins 1,3 million pour les élections de 2005.

Pierre-André Normandin LA PRESSE

L'automne dernier, plusieurs témoins ont révélé l'existence d'un cartel parmi les entreprises de construction dans la région de la métropole. Le témoignage de Michel Lalonde permet maintenant de comprendre que même les firmes d'ingénieurs chargées de surveiller les chantiers s'entendaient entre elles pour se partager les contrats.

«Chez les firmes de génie à Montréal, est-ce qu'il y avait de la collusion?», a demandé sans détour le procureur Denis Gallant. «Oui. On avait à se parler pour bien se partager les contrats et s'assurer de rencontrer nos obligations face aux partis politiques», a avoué Michel Lalonde, jeudi après-midi.

En fait, le président de Génius n'a pas simplement participé à ce système de collusion, il y a joué l'un des rôles centraux, comme l'a résumé crûment le commissaire Renaud Lachance. «Quand vous dites que vous étiez "porte-parole", c'est "coordonnateur de la collusion" dans les faits», a observé l'ancien vérificateur général du Québec. «Je préfère porte-parole», a toutefois tenu à dire l'ingénieur.

Coordonnateur impartial

Michel Lalonde dit être devenu le coordonnateur du stratagème à la suggestion du responsable du financement d'Union Montréal, Bernard Trépanier. Ce choix a ensuite été approuvé par ses collègues des autres firmes, notamment Rosaire Sauriol de Dessau. «En étant une plus petite firme, je n'étais pas menaçant pour les grandes firmes. En jouant ce rôle, ils savaient que j'étais impartial», a expliqué le témoin.

Michel Lalonde affirme que le système s'est mis en place en 2004 quand Bernard Trépanier a réclamé une importante contribution aux firmes pour financer la caisse électorale d'Union Montréal en vue des élections prévues l'année suivante. Il ajoute que l'idée de cette contribution provenait de Frank Zampino, selon ce que lui a dit le responsable du financement d'Union Montréal.

L'ingénieur affirme que trois firmes ont dû verser 100 000$ chacune, soit Génius (anciennement Groupe Séguin), le Groupe SM et BPR. Les cinq plus importantes firmes à Montréal, SNC-Lavalin, Dessau, Cima +, Génivar et Tecsult, ont pour leur part offert 200 000$ chacune. Quatre autres firmes moins présentes - Roche, HBA-Teknica, Claulac et Leroux, Beaudoin, Hurens&Associés (LBHA) - «ont été sollicitées différemment».

Cette contribution aurait ainsi permis de récolter au moins 1,3 million pour les élections de 2005. Cette somme représente à elle seule tout près de 70% des dépenses électorales d'Union Montréal lors de cette campagne. Rappelons que l'ex-policier Jacques Duchesneau, aujourd'hui député à l'Assemblée nationale, avait affirmé en juin devant la commission Charbonneau que 70% du financement politique provenait d'«argent sale».

En plus de cette contribution, un système de partage des contrats a aussi été mis sur pied à l'automne 2004. En échange de l'assurance d'obtenir des mandats, les firmes ont accepté de verser 3% des sommes touchées à Union Montréal.

Toutes les firmes impliquées

Toutes les firmes présentes à Montréal ont participé à la collusion, a indiqué Michel Lalonde. «Il n'y a jamais personne [des firmes de génie] qui est venu vous voir pour dire qu'il n'embarquait pas là-dedans?», a demandé le commissaire Renaud Lachance. «Non.»

À elle seule, Génius, qui s'appelait alors Groupe Séguin, a versé chaque année de 50 000$ à 100 000$ à l'ex-parti de Gérald Tremblay, de 2004 à 2009. L'ingénieur a reconnu que tout l'argent ainsi versé en contribution avait été détourné des contrats décrochés auprès de la Ville.

Fait à souligner, la mise en place du système de partage des contrats à Montréal coïncide avec le début des audiences de la commission Gomery, en septembre 2004, sur le scandale des commandites, où un système de ristourne au Parti libéral du Canada avait été mis en lumière.

Michel Lalonde affirme que le stratagème a pris fin à la fin de 2009 à la suite de la création de l'escouade Marteau. L'ingénieur dit s'être inquiété de se trouver dans la ligne de mire des policiers et avoir alors voulu «prendre du recul». «J'étais conscient que j'avais une mission périlleuse», a-t-il avoué.

Michel Lalonde n'a pas expliqué comment il en est venu à collaborer avec la commission Charbonneau. Il doit encore aborder plusieurs dossiers controversés, dont le scandale du Faubourg Contrecoeur dans lequel il semble avoir pris part, même s'il n'a pas été arrêté et accusé. Son témoignage, qui a débuté mercredi, se poursuivra lundi, la Commission ne siégeant pas le vendredi.

Complicité en haut lieu



Le partage des contrats entre les firmes de génie a bénéficié du soutien jusqu'aux plus hauts échelons de la Ville de Montréal, affirme l'ingénieur Michel Lalonde. Le «coordonnateur de la collusion» explique avoir eu la complicité du bras droit de l'ex-maire Tremblay, Frank Zampino, et de l'ancien directeur des travaux publics, Robert Marcil.

Le partage des contrats se décidait entre Michel Lalonde et le responsable du financement d'Union Montréal, Bernard Trépanier. Ce dernier, qui «avait accès au comité exécutif», arrivait avec la liste des projets à venir afin de les partager entre les firmes de génie.

Selon le témoignage de M. Lalonde, cette liste provenait du président du comité exécutif, Frank Zampino, aujourd'hui accusé de fraude dans le scandale du Faubourg Contrecoeur. L'élu a lui-même participé à trois rencontres de partage des contrats afin d'exposer «les grands projets qui s'en venaient dans l'année en cours». La première de ces rencontres a d'ailleurs eu lieu à l'hôtel de ville de Saint-Léonard, dans les bureaux de M. Zampino.

Le travail de Michel Lalonde était d'appeler les firmes de génie pour leur indiquer quels contrats leur revenaient. L'ingénieur a d'ailleurs nommé devant la Commission chacun de ses contacts au sein des 12 firmes décrochant des contrats avec la Ville de Montréal. Il prenait bien soin de prévoir des soumissions de complaisance, pour éviter d'éveiller les soupçons.

Puisque les contrats étaient accordés aux firmes par des comités de sélection, Michel Lalonde dit que le système de partage devait compter sur la collaboration de leurs membres. Pour ce faire, l'ingénieur affirme que Bernard Trépanier a eu recours à un haut fonctionnaire, Robert Marcil, ex-directeur des travaux publics de Montréal. «Robert Marcil était en mesure de s'occuper des membres des comités de sélection», a soutenu M. Lalonde. Selon lui, l'homme recevait 5000$ par comité truqué.

Pour appuyer ses dires, l'ingénieur a révélé qu'il a lui-même versé un pot-de-vin de 2000$ à Robert Marcil afin d'obtenir un contrat en juillet 2009, dans la rue Clichy, à Pointe-aux-Trembles. Michel Lalonde affirme qu'un tel paiement de sa part était inusité puisque «c'est M. Trépanier qui s'occupait de lui habituellement».