Santé Canada envisage d’encadrer plus étroitement l’utilisation de la xylazine, un tranquillisant pour animaux qui apparaît dans un nombre croissant d’échantillons de drogues illicites. Le produit à haut risque fait des ravages dans de grandes villes américaines, dont Philadelphie, qui est frappée de plein fouet.

Une fraction croissante des échantillons de drogues illicites analysés au pays par Santé Canada contiennent un tranquillisant pour animaux aux effets potentiellement dévastateurs, plaçant les autorités sanitaires sur le qui-vive.

Des données fournies à La Presse la semaine dernière par l’organisation fédérale indiquent que le nombre d’échantillons positifs à la xylazine recensés dans ses laboratoires est passé de 198 en 2020 à 1350 en 2022.

Cette hausse marquée est survenue alors que le nombre total d’échantillons analysés au pays demeurait relativement stable au fil des ans.

Une porte-parole de Santé Canada, Charlaine Sleiman, a indiqué dans un courriel que de plus en plus souvent, les analyses montraient la présence de xylazine parmi les « additifs » dans des substances illégales comme le fentanyl et la cocaïne et que la xylazine « avait été détectée dans une proportion de décès liés aux opioïdes » sans avancer de chiffre précis à ce sujet.

La hausse du nombre d’échantillons positifs est particulièrement marquée en Ontario, qui est passé de 9 à 1011 en deux ans, enregistrant près de 75 % du total observé pour l’ensemble du pays.

La Colombie-Britannique, deuxième province en importance sur ce plan, en a enregistré 260 en 2022, contre 99 deux ans plus tôt, alors que le Québec passait dans le même temps de 2 à 36, un chiffre pratiquement identique à celui de l’Alberta.

Ces totaux paraissent relativement mineurs en comparaison des dizaines de milliers d’échantillons testés par année, mais ils sont néanmoins jugés préoccupants par Santé Canada, qui dit évaluer « actuellement les risques de la xylazine afin de déterminer si d’autres mesures réglementaires sont nécessaires ».

Tous les effets chez l’humain de l’injection de ce tranquillisant pour animaux ne sont pas encore bien connus, mais l’utilisation de xylazine peut notamment entraîner l’apparition de graves plaies.

Contamination du fentanyl

Le Réseau communautaire canadien d’épidémiologie des toxicomanies (RCCET) avait lancé une alerte au sujet de la xylazine durant l’été, notant qu’il était « de plus en plus courant de s’en servir pour couper la drogue au Canada et aux États-Unis ».

L’organisation soulignait alors que le pourcentage des échantillons de fentanyl contenant de la xylazine était passé de 1,4 % en 2020 à 6,9 % durant la première partie de 2022.

Ces chiffres sont sans commune mesure avec ceux observés au sud de la frontière, en particulier à Philadelphie, où l’on estime qu’en ce moment, près de 90 % des doses de drogue vendues comme du fentanyl dans la rue contiennent une part de xylazine.

Sarah Laurel, qui gère un organisme communautaire venant en aide aux toxicomanes de la ville, note que certains ont consommé du fentanyl coupé avec de la xylazine sans le savoir et ont développé une dépendance les obligeant à continuer malgré les risques encourus.

PHOTO DARRYL DYCK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La xylazine est de plus en plus utilisée pour couper les doses de fentanyl aux États-Unis et au Canada, avertissent des organismes des deux côtés de la frontière.

Karen McDonald, qui est responsable d’un centre de contrôle des drogues à Toronto offrant des analyses gratuites de doses achetées dans la rue, note que le « fentanyl » annoncé par les vendeurs contient souvent de nombreux autres produits.

« Le niveau de contamination du fentanyl est extrêmement élevé. Parfois, on voit même des échantillons où il n’y a pas de fentanyl du tout, maintenant », dit-elle.

La xylazine était présente dans 20 % des échantillons de fentanyl analysés dans la première moitié de 2022 par son service, mais ce chiffre a baissé à 6 % depuis, dit-elle.

« Ça monte et ça descend. La situation n’est pas du tout la même à Philadelphie qu’ici », souligne Mme McDonald, qui s’alarme néanmoins de la vitesse à laquelle les trafiquants modifient la composition des drogues vendues, y intégrant parfois une dizaine de produits différents.

L’approvisionnement en drogues change constamment. On peut mettre beaucoup d’efforts pendant des jours pour comprendre l’effet d’un produit donné et découvrir le lendemain qu’on ne le détecte plus dans les doses analysées.

Karen McDonald, responsable d’un centre de contrôle des drogues à Toronto

Samuel Tobias, chercheur rattaché au British Columbia Centre on Substance Abuse, constate que la xylazine était très rarement détectée dans le fentanyl en Colombie-Britannique il y a quelques années, mais qu’elle se retrouve aujourd’hui dans 3,5 % des échantillons analysés.

« Ça reste relativement rare et il y en a généralement peu quand on en trouve », souligne M. Tobias.

Un autre centre d’analyse de la province met toutefois en garde les consommateurs sur son site, écrivant que des échantillons récemment analysés contenaient jusqu’à 95 % de xylazine.

Le marché illicite plus rapide que les analyses

« Les gens qui achètent du fentanyl dans la rue ne peuvent pas savoir ce qu’ils vont trouver sans demander une analyse », relève M. Tobias, qui s’inquiète surtout de l’ajout non déclaré d’opioïdes de synthèse comme le carfentanyl, des dizaines de fois plus puissant que le fentanyl, dans les drogues vendues dans la rue.

La Dre Marie-Ève Goyer, cheffe médicale des programmes en dépendance et itinérance du CIUSSS du Centre-Sud-de-Montréal, note qu’il est difficile de se faire une idée précise de la présence de la xylazine dans les drogues illicites au Québec, puisque les institutions « ne la recherchent pas systématiquement » à l’aide de tests.

À l’instar des chercheurs de l’Ontario et de la Colombie-Britannique interrogés par La Presse, elle relève que le marché illicite de la drogue « s’est vraiment détérioré » au cours des dernières années.

Des doses d’opioïdes contiennent souvent aujourd’hui plusieurs produits sans lien avec ce qui est déclaré à l’acheteur, entraînant des risques accrus pour la santé.

« Le marché va plus vite que nous. C’est difficile de savoir exactement ce qu’il y a dans ce que les gens consomment », dit la Dre Goyer.

« Les gens pourrissent à mort dans la rue »

Sarah Laurel a compris pour la première fois il y a quatre ans que quelque chose n’allait pas du tout avec la drogue vendue à Kensington, le quartier défavorisé de Philadelphie où elle a longtemps habité.

« On a commencé à voir apparaître soudainement des plaies inusitées chez les personnes qui utilisaient du fentanyl [un opioïde répandu]. Des travailleuses du sexe en développaient sur les jambes et les pieds sans que l’on comprenne trop ce qui se passait », dit-elle.

PHOTO FOURNIE PAR SARAH LAUREL

Sarah Laurel, fondatrice de Savage Sisters, organisme qui vient en aide aux toxicomanes à Philadelphie

Des analyses menées sur des échantillons vendus localement ont permis de découvrir que nombre d’entre eux étaient « coupés » avec de la xylazine, un tranquillisant développé pour les animaux de grande taille qui n’est pas approuvé pour utilisation chez l’humain.

La place du tranquillisant n’a cessé de gagner en importance depuis, au point de composer la quasi-totalité de certaines doses vendues comme du fentanyl dans la rue. Un centre d’analyse local estime que 90 % d’entre elles en contiennent.

Les personnes dépendantes aux opioïdes n’ont aujourd’hui d’autre choix que d’en consommer même si beaucoup connaissent les risques courus.

Dans la rue, tu prends ce qu’on te donne. Les utilisateurs de drogue sont à la merci du marché criminel.

Sarah Laurel, fondatrice de Savage Sisters

Elle tente depuis des années d’alerter les autorités locales sur la gravité de la crise provoquée par la dissémination du produit.

« Personne ne s’occupe de ce qui arrive aux gens qui consomment des drogues. Mais ce sont mes amis qui meurent », souligne avec émotion la militante, qui chapeaute aujourd’hui un organisme communautaire, Savage Sisters, offrant du soutien aux toxicomanes en difficulté.

Des plaies nécrotiques

Mme Laurel voit défiler quotidiennement des dizaines de personnes affectées par la xylazine, qui peut entraîner, en l’absence d’une prise en charge appropriée, des plaies nécrotiques béantes donnant l’impression, dit-elle, que « les personnes pourrissent à mort dans la rue ».

Selon certains chercheurs, le phénomène pourrait survenir parce que le tranquillisant a un effet vasoconstricteur qui réduit l’apport en oxygène aux extrémités du corps.

PHOTO SUZANNE STEIN, COLLABORATION SPÉCIALE

Un utilisateur de drogue injectable présentant une immense plaie causée par la xylazine, à Philadelphie

« On voit régulièrement des gens avec des asticots dans leurs plaies… Ce que nous faisons revient à mettre un diachylon sur une blessure par balle », relève Mme Laurel, qui s’agace du fait que la Ville n’a que récemment mis sur pied un service de soutien mobile pour les personnes ayant besoin que leurs plaies soient nettoyées.

Leur prise en charge en milieu hospitalier est compliquée par le fait que nombre d’établissements ne testent pas la présence de xylazine et ne tiennent pas compte de la probabilité qu’ils puissent développer des symptômes de sevrage en raison de leur dépendance au produit. Ceux-ci s’ajoutent aux symptômes de sevrage pour les opioïdes, qui durent moins longtemps.

« Les gens ont tellement peur de se retrouver en manque qu’ils repartent sans avoir été soignés », dit Mme Laurel.

La xylazine pose aussi un autre problème important pour les travailleurs de la santé puisqu’elle tend, comme les opioïdes, à produire un ralentissement du rythme cardiaque et de la respiration, augmentant les risques de surdose.

La naloxone permet de bloquer l’action des opioïdes, mais elle n’agit pas sur la xylazine.

Les personnes peuvent donc demeurer inconscientes pendant une longue période et doivent recevoir une aide respiratoire soutenue, relève Mme Laurel, qui a développé un protocole prévoyant l’utilisation d’oxygène.

Effets méconnus

Selon une récente étude, le tranquillisant est aujourd’hui détecté dans plus du tiers des décès par surdose survenant à Philadelphie, généralement de pair avec du fentanyl, sans qu’il soit possible pour autant de définir exactement son rôle.

Il est aussi détecté de plus en plus souvent dans les cas de surdose survenant dans des États comme le Maryland et le Connecticut, mais sa progression au pays demeure difficile à cerner parce que nombre d’États et comtés ne font pas systématiquement de test pour le détecter.

Mme Laurel note qu’il est urgent d’étudier plus activement l’effet de la xylazine chez l’humain pour comprendre comment venir en aide aux personnes qui l’utilisent et, souvent, en dépendent.

Les trafiquants, dit-elle, cherchaient potentiellement initialement à prolonger l’effet ressenti du fentanyl en le mélangeant avec le tranquillisant sans nécessairement escompter les effets secondaires qui en découleraient.

La pandémie de COVID-19 a compliqué l’approvisionnement en fentanyl et augmenté leur intérêt pour le tranquillisant, qui n’est pas une substance contrôlée aux États-Unis.

La criminalisation de sa possession n’est pas pour autant la solution, plaide Mme Laurel.

« Si on en restreint l’accès, les trafiquants vont simplement trouver un autre produit potentiellement plus dangereux pour le remplacer. Il faut surtout trouver une façon de renverser son effet », dit-elle.

En savoir plus

  • 44 %
    Proportion de morts par surdose liées à des opioïdes survenues en 2021 à Philadelphie où de la xylazine a aussi été détectée
    Source : DÉPARTEMENT DE SANTÉ PUBLIQUE DE PHILADELPHIE