La communauté anglophone des Îles-de-la-Madeleine a développé une approche unique au Québec pour permettre aux personnes âgées de rester chez elles en étant bien entourées. Au cœur de l’initiative : les proches qui leur viennent en aide à la maison sont rémunérés par le CISSS. Le succès est tel qu'une résidence pour aînés a dû fermer, faute de patients.

Publié le 14 août
Mathieu Perreault
Mathieu Perreault La Presse

(Grosse-Île, Québec) Quand la mère de Kerry Dickson a commencé à moins bien se porter, à 95 ans, il a commencé à passer toutes ses nuits à son chevet, dans la maison familiale où il avait grandi. C’était en 2019.

« Je passais la soirée avec elle, en rentrant du travail », dit le coiffeur de 64 ans de Grosse-Île, l’une des deux îles anglophones des Îles-de-la-Madeleine. « À 8 h, une cousine de ma mère arrivait. Je dormais un peu et j’allais au travail. »

PHOTO FOURNIE PAR KERRY DICKSON

Kerry Dickson et sa mère

Cette cousine était rémunérée par L’Essentiel, organisme d’économie sociale des Îles-de-la-Madeleine. Ce cas de figure est fréquent à Grosse-Île, où les personnes âgées finissent presque toutes leurs jours chez elles — contrairement à ce qu’on observe ailleurs au Québec.

« Il y a quelques années, la seule résidence pour aînés de Grosse-Île a fermé parce qu’elle n’était pas complètement occupée », explique Helena Burke, directrice générale du Conseil des anglophones madelinots (CAMI).

PHOTO FOURNIE PAR HELENA BURKE

Helena Burke

De toute façon, personne de Grosse-Île n’y habitait. Ici, les gens veulent vieillir chez eux et leurs proches s’organisent pour que ça arrive. Comme aujourd’hui il y a moins d’enfants par famille et que les femmes travaillent, il faut s’organiser pour trouver de l’aide rémunérée. Souvent, c’est la famille élargie, et CAMI s’organise avec le CISSS pour que ça marche.

Helena Burke, directrice générale du Conseil des anglophones madelinots (CAMI)

Le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) verse une grande partie du salaire de ces personnes.

La particularité de Grosse-Île s’étend jusqu’aux obsèques. Les défunts sont exposés dans leur propre maison, et la communauté creuse les tombes elle-même. Le seul dépanneur de l’île est fermé pendant les funérailles, et jusqu’à récemment, l’école l’était aussi.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE TOURISME ÎLES-DE-LA-MADELEINE

L’église anglicane de Grosse-Île

Le quart des 460 habitants de Grosse-Île ont plus de 65 ans, et bon an, mal an, de 50 à 75 d’entre eux reçoivent l’aide de CAMI. Seuls deux aînés de Grosse-Île sont en résidence dans une autre île de l’archipel, en raison d’une démence grave qui rend les soins à domicile trop lourds, selon Mme Burke.

« Quand CAMI nous recommande quelqu’un qui va être rémunéré pour aider un aîné, on lui donne une formation de quelques jours », explique Roméo Deraspe, directeur général de L’Essentiel, situé à Cap-aux-Meules. L’Essentiel soutient près de 400 Madelinots, dont un nombre variant de 5 à 15 à Grosse-Île, en fonction des demandes et des décès.

Un cas de figure fréquent est que l’un des enfants des personnes âgées de Grosse-Île, souvent une fille, habite avec elles et obtient du répit rémunéré par L’Essentiel pour aller faire des courses. Beaucoup de gens à Grosse-Île travaillent neuf semaines par année, généralement à l’usine de mise en conserve du homard.

C’est le cas de Jane Clarke, qui habite depuis cinq ans avec sa mère Irma, 92 ans.

PHOTO FOURNIE PAR JANE CLARKE

Jane Clarke et sa mère

« Pendant les neuf semaines de travail à l’usine, quelqu’un vient chaque jour prendre soin de ma mère, dit Mme Clarke. Le reste du temps, j’ai de l’aide de ma sœur quand je dois sortir pour des courses. » Et pour la vie sociale ? « On est quelques amies dans la même situation. On se retrouve avec nos mères pour des parties de cartes. Pour les vacances, c’est plus difficile. L’an dernier, j’ai eu de la chance, j’ai pu avoir deux personnes qui sont restées en alternance une semaine avec ma mère. J’ai été voir mon frère à l’Île-du-Prince-Édouard. »

Hélicoptère

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

L’île d’Entrée

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

L’île d’Entrée

CAMI s’occupe aussi d’une dizaine de personnes âgées à l’île d’Entrée, la seule de l’archipel à ne pas être reliée aux autres par une route. « J’y vais par bateau ou par hélicoptère quand la mer est mauvaise », dit Robin Aitkens, la bénévole de CAMI qui s’occupe de l’île d’Entrée. « Généralement, on trouve des gens de leur famille pour les aider à rester chez eux. Par exemple, j’ai une dame de 80 ans qui habite toujours dans sa maison, avec sa fille. Une nièce rémunérée par L’Essentiel vient lui donner son bain et lui tenir compagnie quand sa fille doit aller à Cap-aux-Meules. »

PHOTO FOURNIE PAR ROBIN AITKENS

Robin Aitkens en hélicoptère, flanquée du pilote

Deux infirmières et une secrétaire du CLSC de Grosse-Île complètent l’organigramme de cette approche inhabituelle au Québec. Dans la province, 20 % des personnes de plus de 75 ans et 40 % des plus de 85 ans vivent en résidence ou en centre d’accueil. « On a deux infirmières, elles font chacune une semaine d’affilée, dit Mme Burke. L’une habite à côté à la Grande-Entrée, l’autre habite dans un appartement au-dessus du CLSC durant sa semaine. La secrétaire aide aussi beaucoup pour la prise de rendez-vous, pour traduire. »

Les prochains défis sont d’apprendre à des soignants de l’hôpital et du CHSLD à communiquer avec leurs patients unilingues anglophones, et le recrutement d’aides à domicile d’ailleurs au Canada.

« On a des cours d’anglais pour soignants donnés par l’Université McGill, dit Mme Burke. Pour le recrutement ailleurs au pays ou à l’étranger, un problème est le logement. Les gens ici s’autoconstruisent, on n’a pas beaucoup d’appartements locatifs. Et des restrictions récentes sur les zones constructibles compliquent les choses. »

En savoir plus

  • 695
    Nombre d’anglophones aux Îles-de-la-Madeleine
    SOURCES : Statistique Canada, CAMI
    12 000
    Nombre d’habitants aux Îles-de-la-Madeleine
    SOURCES : Statistique Canada, CAMI