Le gouvernement fédéral et les autorités ont sous-évalué les objectifs et le niveau d’organisation des groupes et leaders issus de la droite radicale qui se sont immiscés dans les convois mobilisés un peu partout au Canada, estiment plusieurs experts.

Publié le 15 février
Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse

On minimise depuis longtemps les capacités et la persistance de l’extrême droite au Canada, constate David Morin. Les évènements d’Ottawa, de Windsor et de Coutts, en Alberta, en sont de parfaits exemples, soutient le cotitulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent de l’Université de Sherbrooke.

On s’attendait à une courte manifestation en opposition aux mesures sanitaires. Or, beaucoup de groupes avec des idéologies antigouvernementales se sont introduits dans le paysage. « C’était une évidence à Ottawa. On a sous-estimé les objectifs réels des organisateurs qui étaient de déstabiliser le gouvernement, l’économie et l’État », ajoute M. Morin.

Impossible de minimiser l’importance du populisme, du mouvement alt-right et de sa volonté de peser sur la scène politique fédérale, renchérit le chercheur.

Pour une partie des gens, ces groupes ne sont pas perçus comme radicaux parce qu’ils ne se rattachent pas au stéréotype qu’on se fait d’une menace. C’est comme ça qu’ils gagnent du terrain.

David Morin, cotitulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violent de l’Université de Sherbrooke

Un échec

Christian Leuprecht peine à croire qu’on a laissé des centaines de camions s’emparer de la rue.

« N’importe quel autre groupe propageant des symboles haineux ou appelant à renverser le gouvernement se serait fait bloquer l’accès », s’étonne le professeur de science politique au Collège royal militaire et à l’Université Queen’s.

Il décrit la situation comme un échec politique et opérationnel. Le gouvernement et les responsables de la sécurité publique auraient dû mieux cerner les motivations des protestataires. « C’est le travail de la GRC de surveiller ces groupes et leurs leaders et d’anticiper la situation. »

Les évènements d’Ottawa et de Windsor montrent que du côté des autorités, on saisit mal la puissance des idéologies contestataires, leur capacité organisationnelle et leurs objectifs, ajoute-t-il.

La police d’Ottawa ne disposait pas des ressources nécessaires pour remédier à la situation. Du côté du fédéral, on ne leur en a pas fourni, explique M. Leuprecht.

Ce ne sont pas des manifestations, ce sont des occupations. On a la liberté de manifester et d’exprimer un point de vue, mais les tactiques des groupes alt-right, c’est de s’immiscer là-dedans avec leur propre idéologie.

Christian Leuprecht, professeur de science politique au Collège royal militaire et à l’Université Queen’s

Surveillance

Depuis plus de 10 ans, plusieurs chercheurs sonnent l’alarme sur les groupes de la droite radicale qui profitent d’une perte de respect envers les élus, les autorités et la démocratie, résume Michel Juneau-Katsuya, ancien officier supérieur du renseignement et gestionnaire au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS).

« Est-ce que ça se peut qu’on fasse preuve de laxisme envers eux ? J’aurais tendance à dire oui. Ils ne rentrent pas dans le moule de la menace habituelle », dit M. Juneau-Katsuya.

La mouvance alt-right et les idéologies antidémocratiques font l’objet d’une certaine surveillance, mais sont rarement présentes au quotidien dans les débats publics. « On est très peu renseignés sur la droite au Canada et au Québec, sur ce qui se passe dans l’Ouest, par exemple. »

Ils inquiètent moins les autorités. Le chef de police d’Ottawa va avoir à répondre à certaines questions. C’était la chronique d’un désastre annoncé. On aurait pu bloquer l’accès aux camions dès le début.

Michel Juneau-Katsuya, ancien officier supérieur du renseignement et gestionnaire au Service canadien du renseignement de sécurité

Le gouvernement canadien s’intéresse davantage au phénomène depuis quelques années, nuance David Morin. « Plusieurs entités se rajoutent à la liste des groupes qui pourraient poser une menace à la sécurité nationale. »

Pourtant, ceux qui se sont imposés dans ces blocus sont à surveiller plus que jamais, indique M. Juneau-Katsuya. « N’importe quelle personne non blanche aurait été interpellée différemment. Mais il y a un laisser-aller. Ils sont capables de subsister le temps qu’il faudra. Ils sont capables d’embrigader d’autres personnes qui ne voient pas nécessairement que le leader a un agenda. »