(Québec) François Legault a dénoncé samedi dans un discours qui se voulait rassembleur l’« acte de terreur » qui a frappé Québec il y a cinq ans. Le premier ministre participait aux commémorations officielles de l’attentat à la grande mosquée, qui ont été marquées par la charge d’une oratrice contre la loi 21.

Mis à jour le 29 janvier
Gabriel Béland
Gabriel Béland La Presse
Léa Carrier
Léa Carrier La Presse

Un froid glacial enveloppait Québec samedi soir, au moment où nombre d’élus, de survivants et de proches de victimes se rassemblaient pour commémorer l’attentat qui a fait six morts et plusieurs blessés graves le 29 janvier 2017.

« Il y a cinq ans se produisait une tragédie terrible, un acte de terreur », a rappelé le premier ministre du Québec.

« Dans la mosquée, il y avait des Québécois comme vous et moi qui ne demandaient pas mieux que de vivre dans la tranquillité. Mais aux yeux de ce jeune homme, ils avaient le défaut d’être de confession musulmane », a dit M. Legault, faisant allusion à l’assassin.

Le premier ministre a lancé un message d’ouverture aux proches des victimes et aux survivants.

« Le Québec, oui, c’est une nation tissée serré, fière de son identité. Mais c’est une nation respectueuse, accueillante, ouverte. Notre nation s’est construite dans l’épreuve, en avançant tout le monde ensemble. »

« Non, le Québec n’a pas oublié. Non, le Québec n’oubliera jamais », a-t-il ajouté.

« Vous êtes le plus grand magistrat de la province de Québec. Vous avez une grande responsabilité. Vos paroles pèsent lourd », avait dit juste avant le porte-parole du Centre culturel islamique de Québec, Boufeldja Benabdallah.

« Cette société est généreuse. Mais il y a toujours cette minorité » haineuse, a déploré M. Benabdallah.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, LA PRESSE CANADIENNE

« Cette société est généreuse. Mais il y a toujours cette minorité » haineuse, a dit le porte-parole du Centre culturel islamique de Québec, Boufeldja Benabdallah.

Plus tôt samedi, le premier ministre du Canada avait quant à lui dénoncé un acte islamophobe dans une déclaration écrite. Justin Trudeau est en isolement et n’a pu se rendre à Québec pour l’évènement.

« En ce jour, nous rendons hommage aux victimes de cet acte de terrorisme motivé par la haine, qui ont été tuées de manière insensée dans un accès d’intolérance, d’islamophobie et de racisme », notait M. Trudeau.

Charge contre la « loi 21 »

Selon Aymen Derbali, gravement blessé dans l’attentat, le drame « était le résultat d’un long cheminement dans la haine, le mépris et l’islamophobie ».

L’homme, aujourd’hui paraplégique, a déploré que Québec, contrairement à Ottawa, n’ait pas décrété le 29 janvier journée de lutte contre l’islamophobie. Le triste anniversaire marquait en effet la première Journée nationale de commémoration de l’attentat à la mosquée de Québec et d’action contre l’islamophobie, instaurée par le gouvernement Trudeau.

« Afin d’avoir une lutte efficace contre ces fléaux, nous avons besoin d’une réelle volonté politique au Québec, a affirmé M. Derbali. La haine, la discrimination, le racisme et l’islamophobie n’ont pas leur place. »

La soirée de commémoration a aussi été marquée par une charge contre la Loi sur la laïcité de l’État, venue d’une administratrice d’une mosquée de London, en Ontario, où un attentat avait fait quatre morts dans une famille musulmane en juin dernier.

« Nous sommes laissés de côté lorsqu’il s’agit d’opportunités de travail ou d’emploi, et à certains endroits, nous ne sommes pas en mesure de gagner notre vie en portant un hijab, car l’État en a voulu ainsi », a affirmé au micro Nusaiba Al-Azem, vice-présidente de la London Muslim Mosque, qui est aussi avocate au Conseil national des musulmans canadiens.

« L’islamophobie ne commence pas quand un homme tire dans une mosquée. Elle commence dans les salles de classe, dans les milieux de travail, dans les rues, à la table à manger et dans les Parlements [legislatures] », a-t-elle ajouté.

Le premier ministre n’a pas fait allusion à la Loi sur la laïcité de l’État dans son discours. Mais il a assuré aux proches des victimes que « les Québécois sont solidaires ».

« Vous faites partie de notre famille, vous faites partie de notre destin collectif, a lancé François Legault. C’est ensemble qu’on va construire le Québec de demain. »

Des Montréalais commémorent la tragédie

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

Plus d’une centaine de Montréalais ont bravé le froid mordant pour commémorer l’attentat à la grande mosquée de Québec, survenu cinq ans plus tôt.

Plus d’une centaine de Montréalais ont aussi bravé le froid mordant pour commémorer la tragédie et en prévenir de nouvelles. « Il est extrêmement important que nous soyons réunis ici, aujourd’hui, pour dire que nous nous souvenons », a soufflé au micro Ehab Lotayef, cofondateur de la Semaine de découverte des musulmans, qui organisait la cérémonie.

« Mais surtout, pour dire que nous allons travailler ensemble pour faire de cette province et de ce pays un endroit meilleur, un endroit qui ne discrimine pas ses habitants pour leurs croyances, la couleur de leur peau, leur origine ou toute autre raison », a-t-il poursuivi.

Devant lui, des résidants, des politiciens et des représentants d’organismes communautaires observaient un silence. Derrière lui, les visages de la tragédie s’illuminaient à la lueur des bougies et des lampadaires de la station de métro Parc.

PHOTO SARAH MONGEAU-BIRKETT, LA PRESSE

Combattre l’islamophobie

Rencontrée sur place, Shadad Salman rappelait qu’après les hommages, il faut s’attaquer aux racines du problème. « C’est important de ne pas oublier les causes qui ont mené à cette tragédie. Les tragédies amènent du changement, mais il ne faut jamais oublier qu’il faut continuer le travail », affirme-t-elle.

Le chef adjoint du Nouveau Parti démocratique, Alexandre Boulerice, présent au rassemblement, a lui aussi condamné l’islamophobie. « Est-ce qu’on a changé comme société, est-ce qu’on a progressé depuis cinq ans ? Je pense qu’un dialogue s’est ouvert. Je pense qu’on parle ouvertement plus d’islamophobie », a-t-il déclaré, décochant au passage une flèche à Québec, qui ne reconnaît pas le racisme systémique.

Veillée annulée à Ottawa

À Ottawa, des craintes liées aux convois de camionneurs ont forcé l’annulation en présentiel d’une cérémonie similaire. Le collectif Canadien contre la haine, qui organisait le rassemblement, a été contraint de tenir l’activité virtuellement.

« Je suis convaincue qu’il y a de bonnes personnes qui manifestent à Ottawa, mais il y a aussi des gens qui ont des pancartes racistes, des propos haineux, des drapeaux nazis, des drapeaux confédérés américains. […] Je trouve ça horrible, regrettable, et ça montre à quel point on a encore du travail à faire », a déploré Alexandre Boulerice.