Pandémie, crise des surdoses, crise du logement… Les organismes d’aide en itinérance voient de « nouveaux visages » depuis l’hiver. En pleine quatrième vague de COVID-19, les ressources communautaires se réorganisent pour l’automne afin d’affronter la « tempête ».

Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

« Les personnes qu’on connaissait avant sont là, mais il y a aussi de nouvelles personnes », constate Fiona Crossling, directrice générale de l’Accueil Bonneau, situé dans le Vieux-Montréal. « Ce sont possiblement des gens qui n’étaient pas dans une situation d’itinérance chronique avant. »

Même constat à l’organisme Dans la rue, qui remarque que l’itinérance visible a grimpé cet été, rue Ontario. « Mais on parle d’une augmentation de la population adulte », précise Eliza Moses, conseillère principale aux communications de l’organisme qui travaille avec les jeunes.

S’il faudra attendre le dénombrement en 2022 pour mettre un chiffre exact sur cette hausse, la situation actuelle s’explique en partie par la « tempête » provoquée à la fois par la crise des surdoses, la crise du logement et la crise sanitaire qui se prolonge, selon Fiona Crossling.

Depuis le début de la pandémie, il y a eu des ruptures de certains services qui préviennent les passages à la rue, explique Carolyne Grimard, professeure adjointe à l’École de travail social de l’Université de Montréal. « Cela fait en sorte que certaines personnes qui auraient pu être rattrapées n’ont pas pu l’être », soutient-elle.

Des personnes de l’entourage de monsieur ou madame Tout-le-Monde se sont retrouvées à la rue.

Carolyne Grimard, professeure adjointe à l’École de travail social de l’Université de Montréal

« L’hiver est toujours difficile »

Des centres d’hébergement d’urgence ont été ouverts cet été à l’Hôtel-Dieu et à l’Hôtel Royal Versailles, mais il faudra en ouvrir davantage l’hiver prochain, estime Nathalie Goulet, membre du comité exécutif de la Ville de Montréal responsable de l’inclusion sociale.

Avec la quatrième vague, des services risquent encore d’être affectés cet automne. Fiona Crossling soutient que la grande difficulté sera d’accueillir les gens pendant la journée si les centres de jour doivent fonctionner à capacité réduite en raison des mesures sanitaires.

Mais au-delà des centres qui offrent du répit par temps froid, le soutien envers cette population doit se faire sur toute l’année et favoriser le logement, souligne Mme Crossling.

On offre souvent des mesures d’urgence hivernales, en tant que société, parce qu’on juge inacceptable que les gens dorment dehors l’hiver. Mais ce n’est pas plus acceptable l’été.

Fiona Crossling, directrice générale de l’Accueil Bonneau

Carolyne Grimard souligne que « l’hiver est toujours difficile ». « Certaines personnes ne veulent pas utiliser des services et préfèrent s’organiser par elles-mêmes », explique-t-elle. En décembre dernier, la Ville de Montréal avait démantelé des camps, près de la rue Notre-Dame. Si la Ville est réticente à laisser les gens dormir dehors, le camp répondait toutefois à un besoin, soutient la professeure.

Santé mentale négligée ?

Fiona Crossling constate par ailleurs que les services en santé mentale demeurent presque inaccessibles pour cette partie de la population. Surtout en pandémie. « Ce matin en rentrant, un monsieur est arrivé de la rue dans un état très dépressif, raconte-t-elle. Il veut voir un psychologue, mais ce genre de services n’est pas accessible aux membres de la société qui en ont le plus besoin. »

De son côté, Carolyne Grimard soutient que les organismes communautaires connaissent bien les besoins de leur population, mais que ces derniers « manquent de moyens et de reconnaissance ».

En attendant, le fait de ne pas s’occuper de la santé mentale laisse des traces. Autant chez les personnes en situation d’itinérance que dans le reste de la population. « Présentement, dans notre société, on voit une crise avec l’augmentation des féminicides et des actes de violence, note Carolyne Grimard. Je pense qu’il y a un bouillonnement qui se passe pour plein de raisons, mais que la santé mentale de tout le monde a été impactée durant la pandémie. »

Tensions dans Milton-Parc

En 2018, l’organisme d’aide en itinérance La Porte ouverte Montréal a déménagé de Westmount vers le quartier Milton-Parc. « Il y a des résidants qui se mobilisent contre la présence de personnes itinérantes, soulève Nathalie Goulet, membre du comité exécutif de la Ville de Montréal responsable de l’inclusion sociale. C’est une population autochtone, qui est donc encore plus vulnérable et qui se tient en communauté. » Pour tenter d’apaiser les tensions et de favoriser la cohabitation, une équipe composée de patrouilleurs du Service de police de la Ville de Montréal et d’intervenants sociaux du Centre d’amitié autochtone de Montréal travaille dans le secteur. « Lorsqu’on travaille avec cette population, il y a aussi toute la question du colonialisme, souligne Mme Goulet. C’est un enjeu social complexe. »