Le prédicateur montréalais Adil Charkaoui, qui s’est défendu pendant des années d’avoir été un agent dormant d’Al-Qaïda après avoir été arrêté et emprisonné en 2003, prêche publiquement depuis quelques jours en faveur des talibans, un groupe considéré par le Canada comme une entité terroriste.

Publié le 31 août 2021
Vincent Larouche
Vincent Larouche La Presse

« L’Afghanistan n’a jamais été aussi sécuritaire. Après 20 ans d’occupation, les envahisseurs & leurs pions corrompus ont été chassés par un peuple attaché à l’islam. Hommes, femmes et enfants savourent enfin la libération », a lancé M. Charkaoui sur son compte Twitter, dimanche.

M. Charkaoui, qui se présente comme le président du « Comité québécois contre l’islamophobie » et enseigne aux jeunes dans sa mosquée de l’est de la ville, n’a pas répondu aux appels de La Presse lundi. Il dit avoir reçu des commentaires haineux sur les réseaux sociaux après avoir été interpellé publiquement par le chroniqueur Richard Martineau au sujet de ses récentes publications. Il affirme subir des attaques de l’extrême droite, mais aussi des adeptes de courants auxquels il est opposé au sein de l’islam.

Depuis plusieurs semaines, Adil Charkaoui multiplie les commentaires publics sur les talibans, qui ont repris le contrôle de l’Afghanistan, un pays où ils avaient instauré une théocratie de 1996 à 2001.

Il a notamment déclaré sur Twitter que le groupe avait repris le pouvoir « sans commettre aucun crime contre les civils » et publié une image d’une sandale écrasant une botte américaine le 19 août dernier, accompagnée du slogan : « La victoire de la foi ! »

Il a aussi publié une photo d’un groupe de femmes afghanes couvertes de burqas en soulignant qu’elles étaient « bien assises à l’abri ». En accompagnement d’une photo d’un combattant, il a eu ce commentaire : « Chez lui, il est un terroriste pour les armées qui sont venues pour dénuder ses filles & imposer leurs valeurs. Sa réponse : Je ne me soumets que pour Allah & votre présence est une question de vie ou de mort ! Afghanistan, cimetière des empires & terre des hommes libres. »

La politisation de la religion

Dans un autre gazouillis publié dimanche, le prédicateur montréalais souligne l’anniversaire de la mort de Sayyid Qutb, ancien leader des Frères musulmans égyptiens qu’il qualifie d’« éminent exégète du Coran », « pendu pour sa foi, pour ses principes » en 1966.

Poète et intellectuel, Sayyid Qutb a été « une pièce très importante » dans la « politisation de la religion » au cours du siècle dernier, selon la chercheuse québécoise Mounia Aït Kabboura, qui lui a consacré sa thèse de doctorat. Son courant était prêt à user de moyens violents dans sa lutte pour un État islamique, explique la docteure en philosophie, rattachée au Centre de recherche Cultures-Arts-Sociétés (CELAT), un regroupement de chercheurs de l’Université Laval, de l’UQAM et de l’UQAC.

La violence fait partie du mouvement.

Mounia Aït Kabboura, chercheuse et docteure en philosophie

À l’époque, des divisions sont apparues au sein des Frères musulmans lorsque certains ont voulu adoucir leur rhétorique face au gouvernement égyptien. « La branche de Qutb a dit : il faut affronter ce régime de mécréants, et un régime mécréant, il faut l’anéantir, l’écraser et le remplacer par un État islamique pur, basé sur la charia », raconte-t-elle.

Arrêté puis libéré

Adil Charkaoui a été arrêté en 2003 en vertu d’un certificat de sécurité signé par le ministre de l’Immigration de l’époque, Denis Coderre. Il était alors soupçonné par le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) d’avoir participé à des camps d’entraînement d’Al-Qaïda en Afghanistan, prôné le djihad armé et discuté de projets d’attentats.

En 2009, les tribunaux avaient déterminé que pour se défendre et réclamer sa mise en liberté, M. Charkaoui devrait avoir accès à certaines des informations obtenues sur lui par le Canada. Plutôt que de lui dévoiler ces informations, les autorités ont préféré les retirer du dossier, ce qui a mené à la libération de M. Charkaoui. Depuis, il réclame 26 millions au gouvernement pour tous les dommages subis.

Une enquête de La Presse a déjà révélé qu’entre 2013 et 2015, huit jeunes Québécois qui suivaient ses enseignements étaient partis vers la Syrie ou avaient tenté de le faire, alors que la guerre civile y faisait rage. En entrevue, des parents avaient dénoncé l’influence qu’il exerçait sur leurs enfants. La Gendarmerie royale du Canada et le Centre de prévention de la radicalisation avaient dit que son centre était un dénominateur commun dans plusieurs dossiers de radicalisation.

Adil Charkaoui s’est défendu de ces accusations à l’époque et a plutôt dit faire de la « déradicalisation ».