(Québec) Une infirmière qui a prodigué des soins à Joyce Echaquan le jour avant sa mort a allégué avoir eu dans les jours qui ont suivi le drame la consigne de la direction de ne « pas parler » des évènements. Les employés entendus lundi ont affirmé n’avoir jamais été témoins des commentaires désobligeants faits à l’égard des Premières Nations, ce qui a fait tiquer la coroner Me Géhane Kamel.

Fanny Lévesque
Fanny Lévesque La Presse

Deux médecins et trois infirmières ont témoigné au troisième jour de l’enquête publique du coroner sur la mort de l’Atikamekw de 37 ans, survenue le 28 septembre à l’hôpital de Joliette. Les quatre jours d’audiences prévus cette semaine à Trois-Rivières seront d’ailleurs consacrés aux témoignages du personnel soignant.

Le nom des employés de l’établissement de santé est frappé d’une ordonnance de non-publication ce qui nous empêche de les nommer.

Une infirmière des urgences, qui a eu Mme Echaquan sous sa responsabilité dans la matinée du 27 septembre, a expliqué qu’elle était « collaborative et parfaitement autonome ». Une autre, qui a été à son chevet au petit matin le 27, a aussi rapporté que Joyce Echaquan « était calme » et dormait « paisiblement ».

La mère de sept enfants a été admise aux urgences pour une douleur aiguë au ventre le 26 septembre. Le personnel soignant qui l’a accueillie a fait état d’une agitation liée à la douleur, sans plus. On lui a administré de la morphine pour calmer sa douleur, ce qui a fait son effet, selon les travailleuses de la santé.

La coroner Me Géhane Kamel n’a pas caché son irritation au cours de la journée alors que les témoins ont affirmé lundi à l’unisson n’avoir jamais, sur leur lieu de travail, entendu des « propos désobligeants » à l’égard des membres des Premières Nations.

« J’ai l’impression d’entendre la même cassette », a lancé MKamel. Elle a rappelé qu’il ne s’agissait « pas d’un procès », mais d’un exercice qui a pour but « de comprendre » ce qui s’est passé.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

La coroner Me Géhane Kamel

J’ai une planète où on me dit que tout va bien et une autre où une communauté me dit qu’elle a peur de se faire soigner.

La coroner Me Géhane Kamel

Jeudi et vendredi, des proches ont affirmé que Joyce Echaquan avait peur d’aller à l’hôpital de Joliette. Un sentiment partagé par d’autres membres de Manawan, a-t-on indiqué. MKamel a même demandé directement à l’une des infirmières si elles avaient reçu la consigne d’en dire le moins possible.

À différentes reprises, des discordances entre des témoignages inclus dans des rapports précédents — qui ne sont pas publics — et ceux livrés lundi ont été montrées du doigt par la coroner et les parties intéressées.

« Pas le droit d’en parler »

Talonnée sur ces disparités, une infirmière a admis avoir reçu, au cours d’une rencontre avec la direction, la consigne verbale de ne pas parler du cas de Mme Echaquan entre collègues. « C’est devenu tabou », a-t-elle laissé tomber. « On n’avait pas le droit d’en parler. » Elle a rapporté que la demande « est partie de la direction ».

Une employée a soutenu n’avoir jamais discuté avec ses camarades du cas de Mme Echaquan ou de la vidéo troublante tournée par la principale intéressée, où l’on entend le personnel soignant l’insulter. « Honnêtement, juste de les entendre, c’était suffisant, personne n’en a parlé », a-t-elle relaté.

« Je trouve ça aberrant qu’à la suite d’un décès aussi tragique que celui-ci […] on ne laisse pas les employés en parler entre eux. Comment peut-on apprendre de ça, alors ? », a déploré l’avocat MPatrick Martin-Ménard, en entrevue avec La Presse. « C’est ça, l’omerta », a-t-il ajouté.

Les trois infirmières ont confirmé avoir suivi la formation sur les réalités des Premières Nations rendue obligatoire depuis la mort de Mme Echaquan. Elles l’ont jugé intéressante, mais peu utile pour améliorer leurs pratiques.

Des signes de sevrage

Selon le gastro-entérologue Jean-Philippe Blais, Joyce Echaquan présentait des symptômes de sevrage, le 27 septembre. Le DBlais l’avait rencontrée une première fois autour de 9 h 50. Cet entretien « s’est très bien passé », a-t-il dit.

Le test sanguin effectué la nuit précédente ne démontrait rien d’anormal, à part un taux d’hémoglobine bas qui pouvait s’expliquer par son anémie. Elle souffrait d’insuffisance cardiaque (elle portait un stimulateur cardiaque) et de diabète de type 2.

Elle lui aurait indiqué qu’elle consommait du cannabis « en bonne quantité ». Au sujet des narcotiques prescrits pour des douleurs chroniques, elle a expliqué qu’elle en aurait cessé l’utilisation récemment, a-t-il relaté. Il a suggéré de procéder à une colonoscopie, le 28 septembre.

Autour de 20 h, le 27 septembre, les évènements ont pris une autre tournure. On lui a rapporté que Mme Echaquan était « très agitée ».

Par rapport au matin, il y avait un « changement de situation assez radical » de son état. Le DBlais a observé une agitation, un discours accéléré et une « importante sudation ».

À ce moment, Mme Echaquan lui aurait admis qu’elle prenait toujours des narcotiques liés à des ordonnances précédentes, sans en préciser la quantité. Le DBlais estime qu’elle a pu commencer à avoir une « dépendance » aux narcotiques en raison de ses douleurs chroniques et traitements « à répétition ».

Des proches ont déploré que Mme Echaquan ait été mise sous contention aux urgences. Les sangles étaient toujours à ses poignets, à ses chevilles et autour de sa taille après sa mort.