Ce sera jeudi.

Paul Journet
Paul Journet La Presse

Après des mois à annoncer le dépôt « imminent » de sa nouvelle loi 101, le suspense interminable prendra fin. Le gouvernement caquiste présentera demain sa réforme de la Charte de la langue française.

Peu d’informations ont filtré. On sait que François Legault recourra à la disposition de dérogation pour l’affichage en français, que les admissions dans les cégeps anglophones seront contingentées et qu’un poste de commissaire à la langue sera créé.

La gouvernance devrait aussi être revue. Une rumeur veut qu’un nouveau ministère du Français soit institué. Dans le dernier budget, la somme de 104 millions de dollars sur cinq ans a été réservée. Cela doit servir à quelque chose…

Une action musclée est également à prévoir sur le bilinguisme institutionnel. On en a eu un avant-goût il y a quelques jours quand le ministre Simon Jolin-Barrette a annoncé que l’État communiquerait désormais uniquement en français avec les entreprises.

Enfin, il sera question de langue de travail et d’accueil dans les commerces, et de cours de francisation pour les immigrants et peut-être même pour les anglophones qui le désirent.

Chose certaine, les attentes sont immenses. Car pour la première fois, il y a unanimité à l’Assemblée nationale : la loi 101 doit être renforcée.

Ce n’a pas toujours été ainsi.

À la fin des années 80, un sketch de RBO montrait un chanteur entonnant un refrain déjà usé : « Ne touchez pas à la loi 101 ! »

> Regardez un extrait du sketch

Ce fut longtemps le cri de ralliement des nationalistes. Des années 1980 jusqu’à tout récemment, en fait.

En début de mandat, la responsable caquiste de la langue, Nathalie Roy, promettait modestement de « mieux appliquer » cette loi. Même sa prédécesseure péquiste Louise Beaudoin et le sociologue Jacques Beauchemin s’en réjouissaient. Il faut dire que leurs attentes étaient faibles…

La tournure du débat étonne donc.

Le slogan est devenu : « Touchez à la loi 101 ».

Ce revirement provient du recul du français et de l’affaiblissement de la loi par les tribunaux.

La version initiale de Camille Laurin n’a jamais vraiment existé. Elle a été modifiée à répétition. En éducation, il y a eu la clause Canada et les écoles passerelles. Et en affichage, il y a eu la loi 86 de Robert Bourassa qui a autorisé les inscriptions bilingues, avec « nette prédominance » du français.

Mais ce qui a surtout changé, c’est le portrait linguistique. À l’exception de la « connaissance du français », tous les indicateurs reculent insidieusement. À la maison, au travail, dans l’affichage et dans les commerces.

Bien sûr, tout cela, Pauline Marois le disait en 2012. Mais l’opposition caquiste avait empêché son gouvernement minoritaire de modifier la loi.

Cette fois, ce ne sera pas simple non plus.

***

La communauté anglophone s’inquiète pour la paix linguistique.

Il y a un malentendu. Les droits de la minorité anglophone historique sont bien défendus au Québec. Elle possède ses établissements pour la santé et l’éducation. D’ailleurs, leur financement excède son poids démographique, comme le prouvent le collège Dawson et l’Université McGill.

Le renforcement de la loi 101 ne les vise pas. C’est autre chose qui est en jeu : la langue d’intégration pour les allophones.

Le reste du Canada s’indigne, mais il n’a jamais connu ce problème. Dans les autres provinces, la quasi-totalité des transferts linguistiques se fait vers l’anglais. Tandis qu’au Québec, moins de 60 % des immigrants qui abandonnent leur langue optent pour le français.

Le résultat est mathématique : à chaque année qui passe, le français s’effrite.

Dominant sur le continent, du haut de sa lingua franca, notre minorité anglophone n’a jamais connu cette crainte.

C’est, comme on dit aujourd’hui, un privilège systémique.

***

Le Parti libéral et Québec solidaire ont une précieuse voix à apporter au débat.

Dans leur colère paniquée, des commentateurs canadiens qualifient la loi 101 de « raciste ». Comme si le français était la langue des Blancs, et l’anglais, celle de la diversité.

La cheffe libérale Dominique Anglade et la porte-parole solidaire en matière de Français, Ruba Ghazal, prouvent le contraire.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Ruba Ghazal, porte-parole solidaire en matière de Français

Fille de réfugiés palestiniens, Mme Ghazal est arrivée au Québec à 10 ans. Elle parlait seulement arabe. C’est une fille de la loi 101. Mais comme administratrice, ses employeurs ont toujours exigé qu’elle maîtrise l’anglais. Même quand son emploi ne le requérait pas, se désole-t-elle.

Le parti de gauche propose entre autres d’imposer la loi 101 aux entreprises de 10 à 49 employés, d’en faire une condition pour l’attribution de subventions et de rééquilibrer le financement des cégeps et universités, en plus d’offrir des coupons aux nouveaux arrivants pour qu’ils s’initient à la culture québécoise.

Quant aux libéraux, ils promettent diverses mesures incitatives pour les entreprises et pour la francisation. Et ils veulent plafonner les admissions aux cégeps anglophones, en plus d’y exiger trois cours de français.

Même s’il contient 27 actions, le plan libéral est le moins contraignant. Rien de surprenant. L’essentiel est ailleurs : eux aussi reconnaissent maintenant la nécessité d’en faire plus.

***

Le Parti québécois est celui qui irait le plus loin. Mais il est le seul à ne pas encore avoir déposé de plan. Cette maladresse est difficile à comprendre. En février, le parti promettait pourtant de devancer la CAQ pour devenir le point d’ancrage du débat.

Les péquistes ont uniquement fait connaître leurs grandes demandes, dont l’application de la loi 101 au cégep.

La CAQ le refuse. Elle sera d’ailleurs heureuse de prétendre avoir trouvé l’équilibre entre les péquistes et les libéraux.

Bien sûr, l’avenir d’une langue ne se règle pas d’un coup de crayon législatif. Elle dépend avant tout de facteurs sociologiques et démographiques.

La réforme ne fera pas de miracle, mais elle pourrait freiner le recul.

Ce serait déjà beaucoup.