C’est fait. Je suis vacciné. Appelez-moi AstraPat.

Patrick Lagacé
Patrick Lagacé La Presse

J’ai 49 ans. J’étais admissible à partir de ce mercredi matin, comme tous les 45 ans et plus. Mais mardi soir, après la radio, j’ai vu sur mon fil Facebook que mon camarade journaliste Davide Gentile de Radio-Canada venait de se faire vacciner au Palais des congrès…

« Dave, t’as quel âge ?

— 49 !

— Et tu t’es fait vacciner ? !

— Oui, sans rendez-vous, ils commencent ce soir… »

En ondes, ma chroniqueuse culturelle Catherine Beauchamp avait dit en début d’émission qu’elle allait se faire vacciner — étant désormais admissible —, mais qu’elle avait quand même des hésitations, à cause de la réputation de l’AstraZeneca, à cause des rares complications, mais des complications quand même…

Cath avait des craintes, comme bien du monde, quoi.

En raccrochant avec Davide Gentile, j’ai croisé Catherine dans le couloir de la station.

« Sais-tu où on s’en va, Cath ?

— Euh… Au parking, à nos chars ?

— Non : on s’en va se faire vacciner, maintenant ! »

Elle a eu une demi-seconde d’hésitation. Puis, dans un grand éclat de rire, elle a dit : « Go ! »

Nous avons mis le cap sur le Palais des congrès.

PHOTO FOURNIE PAR CATHERINE BEAUCHAMP

Catherine Beauchamp et Patrick Lagacé ont reçu leur première dose de vaccin d'AstraZeneca, mardi.

***

Au Palais, pas de foule. On avait, semble-t-il, décidé d’ouvrir aux 45+ dès mardi soir, plutôt que d’attendre à ce mercredi matin, pour accélérer les choses. Et ça allait vite, justement.

Dès que j’ai mis les pieds dans le Palais des congrès, j’ai été ému. Et plus j’avançais dans l’immense périmètre de vaccination, plus je l’étais.

Tout me remuait : l’efficacité des employés, la rapidité du processus, oui, la rassurante banalité de ce processus dans lequel je progressais, inévitablement, vers la seringue…

Mon émotion n’avait au fond rien à voir avec les lieux, avec le présent, avec les employés.

Elle avait tout à voir avec le passé récent, avec les 13 derniers mois : c’est comme si tout plein de sentiments refoulés depuis plus d’un an, tous ces deuils grands et petits remontaient, soudainement, à la surface.

J’ai repensé à la souffrance qui m’a été racontée, depuis plus d’un an. J’ai repensé à ces soignants, à ces soignés, à ces proches endeuillés ou effrayés qui m’ont raconté leurs histoires déchirantes, pour des entrevues ou pour des chroniques.

Cette souffrance est causée par un virus auquel, pendant de longs mois, nous n’avions aucun remède à opposer. Depuis le mois de décembre, il y a un remède : des vaccins. Ils se sont longtemps fait attendre.

J’ai pensé à ces millions de personnes qui auraient aimé que le vaccin soit inventé plus vite, pour échapper à de la souffrance. J’ai pensé à ces millions de personnes qui l’attendent encore. J’ai pensé à ma chance. À notre chance.

Je n’ai pas honte de le dire : j’avais les yeux pleins d’eau quand je me suis assis dans la chaise, à côté de ma vaccinatrice.

***

Je pensais qu’elle était infirmière. Son nom était écrit en lettres majuscules sur son uniforme : MARIE. J’ai roulé la manche de mon t-shirt, pendant qu’elle entrait la seringue dans la fiole d’AstraZeneca.

« Les gens sont contents, quand ils viennent vous voir ?

Oh my God, a répondu Marie, oui ! »

Pas loin de moi, une anglophone jasait avec « son » infirmière, je la sentais fébrile, à deux secondes de recevoir l’injection : « C’est comme si je faisais ma part pour l’effort de guerre, right ? »

À un jet de seringue de nous, j’ai entendu un monsieur dont la barbe dépassait largement du masque échanger avec sa vaccinatrice, avant ou après avoir reçu sa piqûre, je ne sais trop :

« Avez-vous un malaise si je prends un selfie, madame ?

— Non ! »

Ma vaccinatrice m’a alors injecté le vaccin, l’AstraZeneca. Je n’ai rien senti. Je ne sais pas si c’est parce que Marie est une fée ou si c’est parce que l’euphorie avait anesthésié le mal dans le gras de mon épaule gauche.

En deux secondes, c’était fini. J’ai déroulé ma manche, remis ma chemise.

PHOTO TIRÉE DE TWITTER

Patrick Lagacé en train de se faire vacciner.

Ce fut ensuite le tour de Catherine, je l’ai prise en photo au moment de l’injection. J’étais fier d’elle. Ce n’est pas évident de surmonter des peurs légitimes, même si les risques de complications sont microscopiques, ils existent.

En partant, j’ai remercié Marie, j’étais encore ému, je sentais que si je disais trop de mots, j’allais brailler, alors j’ai juste dit à ma vaccinatrice :

« Merci, Marie…

— Oh, c’est à mon mari qu’il faut dire merci ! C’est lui qui s’occupe des enfants, depuis que je vaccine ici, le soir… »

Il se trouve que Marie Riley-Nobert n’est pas infirmière, elle est ergothérapeute. Elle travaille de jour à l’Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal, auprès des personnes qui ont subi des blessures à la moelle épinière, des gens qui doivent réapprendre la vie.

Et le soir, Marie vient vacciner ses semblables, pendant que Guillaume, son chum, s’occupe de leurs trois enfants, à la maison.

« Donc, vous travaillez de jour à l’Institut, et vous venez vacciner du monde ici, le soir ?

— C’est ça.

— Euh… Pourquoi, Marie ? Pourquoi vous faites ça ?

— Pour qu’on en finisse. »

Et Marie Riley-Nobert m’a raconté en quelques mots à quel point le virus a fait mal aux soignants, d’un bout à l’autre du système hospitalier… Et aux soignés.

À l’Institut, les gens réapprennent à vivre après une blessure catastrophique, m’a-t-elle raconté. « C’est le pire moment de leur vie. Ils avaient besoin de voir leurs proches… Et ils ne pouvaient pas avoir de visite. C’est terrible. Alors quand j’ai su qu’ils avaient besoin de monde pour vacciner, j’ai donné mon nom tout de suite… »

Merci, Marie.

Merci à Guillaume, votre chum, qui tient le fort.

Et merci à tous ceux qui se démènent pour qu’on donne au virus et à ses variants de moins en moins de corps dans lesquels se reproduire ; merci à toutes celles qui veulent qu’on en finisse, en nous injectant le seul remède connu : le vaccin.