Pourquoi les Québécois ont-ils accepté de mettre leurs vies sur « pause », pourquoi ont-ils accepté de mettre la société sur « pause » depuis un an ?

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Un mot, selon moi : « science ».

Les négationnistes crient fort. On les reconnaît. Ceux-là sont opposés au principe même de combattre un virus mortel par la distanciation physique et la limitation des contacts sociaux.

Mais la majorité des Québécois a compris que c’est un mal nécessaire pour éviter des morts inutiles et préserver la capacité de soigner des hôpitaux. Ceux-là ne hurlent pas.

La science, donc. C’est une bibitte frustrante. Parfois, elle offre des certitudes. Souvent, elle n’offre que des incertitudes. C’est alors le job des boss de la Santé publique d’expliquer ces zones d’ombre frustrantes. Quand ces boss jouent sur les mots — sur les masques, par exemple —, on le leur reproche longtemps et cela mine la confiance du public.

Mais globalement, j’en suis sûr, les Québécois ont accepté de mettre leurs vies sur « pause » parce que c’est ce que les experts en épidémiologie et en virologie pressaient le gouvernement de faire.

Vous savez sur quoi la science offre un semblant de certitude ?

Sur les activités qui se déroulent dehors.

Dehors, ce n’est pas sans risques. C’est moins risqué. C’est beaucoup moins risqué. Jusqu’à 20 fois moins risqué. À l’intérieur, vous avez 20 fois plus de risques de contracter le virus. Dans un lieu clos peu ou mal ventilé, même si une personne contaminée n’est pas avec vous, même si elle a quitté la pièce depuis longtemps, vous risquez d’être infecté.

Mot-clé : ventilation.

L’extérieur offre une ventilation naturelle. Même sans grands vents, la ventilation naturelle de l’air ambiant dissipe les aérosols qui, à l’intérieur, pourraient vous contaminer. On soupçonne aussi que les rayons UV du soleil zappent les aérosols contaminés.

Et l’extérieur, c’est justement une des seules soupapes qui restent aux gens pour ne pas virer sur le top complètement. Aller au parc, c’est une soupape essentielle si vous n’avez pas de cour, pas de chalet ; si vous habitez dans un trois et demie.

> Écoutez un reportage de Radio-Canada

Et là, récemment, le gouvernement du Québec a décidé de cibler l’extérieur comme lieu problématique. On fait la guerre à l’extérieur comme s’il s’agissait de lieux hautement dangereux.

La guerre ? On a ramené le couvre-feu à 20 h dans plusieurs régions ; les parcs sont hautement surveillés par la police, qui patrouille en voiture sur le gazon, en lançant des ordres par haut-parleurs, et on dit aux joueurs de tennis de… porter le masque.

Rien ne justifie cela, scientifiquement. Quand Horacio Arruda s’est fait demander mardi de citer les preuves scientifiques pour justifier le masque à l’extérieur, le directeur national de santé publique n’en a cité… aucune.

La contamination se fait très principalement à l’intérieur. Dans les maisons. Dans les écoles (ventilation !). Dans les lieux de travail. L’essentiel de la contamination se fait à l’intérieur, entre 90 % et 96 % de la contamination a lieu à l’intérieur…

Pas grave, le message gouvernemental depuis quelques jours est le suivant : « Dehors, c’est dangereux ! »

Non, c’est ce message qui est dangereux. C’est dangereux quand le premier scientifique de l’État ne cite pas de science pour justifier une mesure qui a les allures de goutte qui fait déborder le vase, dans la population. C’est dangereux quand on s’aliène des gens qui ne sont pas des négationnistes.

Les variants ? Parlons-en, des variants. Les variants créent du SARS-CoV-2 plus contagieux, c’est vrai. Et peut-être qu’un virus teinté au variant est plus contagieux dehors. Mais ce n’est pas prouvé. Et, surtout, en termes absolus, si le risque de transmission est faible à l’extérieur pour le SARS-CoV-2 « ordinaire », il le sera aussi pour le variant… Si on le compare aux risques réels, immenses, à l’intérieur.

Je répète : le risque n’est pas de zéro, dehors. Mais il est considérablement réduit. Les spécialistes s’entendent là-dessus, avec les réserves habituelles — garder les deux mètres de distance et ne pas piger dans le même plat de crudités, par exemple. Faire la guerre à l’extérieur, c’est pulvériser la balance des inconvénients.

> Lisez un article de la BBC (en anglais)

> Lisez un article du Washington Post (en anglais)

Sachant les risques très faibles de transmission à l’extérieur, sachant les bienfaits mentaux et physiques d’être à l’extérieur présentement, il est consternant que le gouvernement y consacre de si grands efforts.

Depuis des mois, l’infectiologue Muge Cevik, de l’Université St. Andrews, en Écosse, plaide pour qu’on cesse de stigmatiser les activités extérieures. Tant socialement (en montrant des photos de parcs bondés) qu’officiellement (en imposant le masque à l’extérieur).

> Voyez une publication de Muge Cevik (en anglais)

Je lui laisse les derniers mots de cette chronique, ils ont été écrits en janvier, mais ils s’appliquent parfaitement à l’état d’esprit des Québécois en ce début avril 2021…

« Ces messages sont dangereux, car ils sèment la confusion sur les risques réels : la majorité des transmissions surviennent à l’intérieur. Il y a un équilibre délicat entre prévenir les infections et accentuer le ras-le-bol du confinement. Les gens n’ont pas une énergie illimitée, donc nous devrions leur demander d’être vigilants là où c’est le plus important, à l’intérieur, et leur donner un ‟break” pour ce qui est de l’extérieur. On doit présumer que tous ne peuvent pas éliminer complètement leurs interactions sociales pour des périodes prolongées. Limiter la présence des gens à l’extérieur va probablement les pousser à l’intérieur, où le risque est plus grand. »