Ça commence par un prof Canadian qui vitupère des énormités à propos du Québec sur Twitter. On se dit que, malgré ses diplômes, ce n’est qu’un vulgaire troll. Un pur provocateur. On se dit que ça n’ira pas bien loin.

Publié le 25 mars 2021
Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Mais de jour en jour, ça gonfle. Ça enfle. Et ça se rend jusqu’à l’Assemblée nationale.

Mercredi, les élus du Salon bleu ont adopté à l’unanimité une motion dénonçant les attaques haineuses contre le Québec et condamnant « les institutions canadiennes qui refusent d’intervenir pour que cessent ces agressions envers la nation québécoise ».

Permettez-moi une fausse note à travers ce concert de dénonciations unanimes.

Permettez-moi de me porter à la défense d’Amir Attaran.

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Ce ne sont pas les propos incendiaires du professeur de droit de l’Université d’Ottawa que j’ai envie de défendre.

Pas plus que ses généralisations outrancières, son mépris, ses préjugés, sa condescendance à faire dresser les poils de toute grenouille qui se respecte.

L’Alabama du Nord, franchement. Le lynchage médical. Les suprémacistes blancs… Les propos du prof sont tellement grossiers, tellement caricaturaux, qu’on se demande s’il ne fait pas un peu exprès.

Ce n’est pas ça que je veux défendre. Ni le prof Attaran lui-même, en fait. C’est quelque chose de plus grand – beaucoup plus grand – que lui : la liberté d’expression.

Cette liberté d’expression que tout le monde défendait à hauts cris, il y a quelques semaines à peine.

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François Legault, en février, sur Facebook : « La liberté d’expression fait partie des piliers de notre démocratie. Si on se met à faire des compromis là-dessus, on risque de voir la même censure déborder dans nos médias, dans nos débats politiques. On ne voudra plus rien dire. »

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

François Legault, premier ministre du Québec

Ce même François Legault se dit maintenant « déçu » de voir que le recteur de l’Université d’Ottawa, Jacques Frémont, n’ait pas condamné les propos de son professeur…

Paul St-Pierre Plamondon, qui plaidait en octobre pour la mise en place de politiques afin de protéger la liberté d’expression et la liberté universitaire, critique désormais le recteur pour ne pas avoir sanctionné Amir Attaran…

Suis-je la seule à voir la contradiction ?

Le recteur Frémont s’est dissocié des propos du prof Attaran. Il a déploré ses déclarations « hautement polarisantes et sans nuances ». Mais il a aussi souligné que « la liberté d’expression n’est pas un buffet où on choisit les cas où le discours est acceptable et où il ne l’est pas ».

Et, là-dessus, il a raison.

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C’est Voltaire qui le disait : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. »

(En fait, non, Voltaire n’a jamais dit ça. C’est une citation apocryphe : on la lui attribue par erreur, bien qu’elle résume parfaitement sa pensée. Mais bon, peu importe : vous comprenez le concept.)

Si on défend la liberté d’expression, il faut la défendre jusqu’au bout, même quand elle dérange. On ne peut pas changer d’avis dès qu’un prof se met à dire des sottises sur Twitter.

Parce qu’on changerait d’avis souvent…

Mais surtout, parce qu’au-delà des individus, c’est le principe qu’il faut défendre à tout prix. Imaginez si les universités se mettaient à policer la parole de leurs profs dans les médias, sociaux ou pas. Imaginez les risques de censure — ou d’autocensure.

Les professeurs d’université constituent l’une des trop rares sources encore capables de parler aux journalistes en toute liberté. Ils font avancer les débats, contestent les idées reçues et défient les autorités sans crainte de représailles.

Bref, ils jouent un rôle dans la démocratie. Et ils peuvent le faire parce qu’ils jouissent d’une grande liberté d’expression.

Veut-on vraiment que ça change ?

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Dans cette affaire, le jeu des contradictions se joue évidemment dans les deux sens. Ceux qui défendaient hier la liberté d’expression et qui exigent aujourd’hui des sanctions ne sont pas les seuls à être durs à suivre.

Jagmeet Singh, en octobre, à propos du « mot qui commence par N » prononcé par Verushka Lieutenant-Duval dans son cours à l’Université d’Ottawa : « C’est tellement clair qu’un professeur ne doit pas utiliser un mot comme ça qui est chargé, qui est plein de racisme historique, qui peut blesser des gens. Tout le monde est d’accord : c’est complètement inacceptable, ce qu’elle a fait. »

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

Le même Jagmeet Singh refuse maintenant de rappeler à l’ordre l’un de ses députés, Matthew Green, qui a cru bon féliciter le prof Attaran pour son beau programme anti-québécois sur Twitter.

Voyez-vous, a expliqué le chef néodémocrate, un « député racisé » comme Matthew Green, « qui a vécu des expériences dans sa vie et qui lutte contre le racisme systémique, a le droit de s’exprimer, c’est important ».

Verushka Lieutenant-Duval qui prononce un mot tabou pour expliquer un concept dans son cours : inacceptable.

Matthew Green qui applaudit les propos haineux d’un prof sur Twitter : c’est important qu’il s’exprime.

Deux poids, deux mesures.

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Dans cette histoire, ce sont les contradictions de l’Université d’Ottawa qui choquent Verushka Lieutenant-Duval.

Elle constate le fossé entre le traitement qu’elle a reçu en octobre — elle, prof à temps partiel assise sur un siège éjectable — et celui que reçoit ces jours-ci son collègue — lui, prof permanent, quasiment inamovible.

Amir Attaran s’en tire malgré ses propos haineux, assumés et répétés envers les Québécois alors qu’elle a été lâchée par l’Université d’Ottawa. « Cette position de l’UO fait froid dans le dos ! », a-t-elle écrit sur Facebook.

Il y a une différence entre ce qu’écrit un prof sur Twitter et ce qu’une autre raconte dans sa classe, a plaidé le recteur Frémont. L’Université doit « s’assurer de maintenir un climat respectueux et propice à l’apprentissage ».

Je maintiens pourtant que c’était une erreur de condamner Verushka Lieutenant-Duval pour avoir prononcé un mot tabou en classe. Elle mérite des excuses.

Amir Attaran, lui, mérite sans doute une ou deux leçons de politesse. Il mérite très certainement d’être dénoncé pour ses propos répugnants envers les Québécois. Par ailleurs, François Legault le « suprémaciste » et Paul St-Pierre Plamondon le « cerveau desséché » auraient probablement matière à le poursuivre en diffamation.

Mais — et même si ça serait très satisfaisant — Amir Attaran ne mérite pas de sanction de la part de l’Université d’Ottawa. Pas si l’on croit vraiment à la liberté d’expression et, plus largement, à la liberté universitaire. Et pas pour racheter la faute commise envers Verushka Lieutenant-Duval. On ne corrige pas une injustice en en créant une autre.