Je regarde aller les conspirationnistes. Samedi, ils défilaient encore à Montréal. Ils ne lâchent pas. Grosse manif, avec de gros mots écrits sur leurs pancartes. Le symbole qui les fédère désormais ?

Publié le 19 mars 2021
Patrick Lagacé
Patrick Lagacé La Presse

Un doigt dressé, le majeur. Beaucoup portaient des cotons ouatés marqués d’un finger à François Legault. Des fois, un majeur dressé peut être poétique ; bien utilisé, il peut même friser le génie…

Mais des fois, c’est juste un manque de vocabulaire.

Je ne veux pas faire une énième chronique sur le conspirationnisme et ces fidèles enrôlés dans le culte de la « pandémie inventée » comme on s’enrôlait jadis en religion. Je veux parler d’éducation.

Il y a au Québec quelque chose comme 50 % d’analphabètes fonctionnels. Des gens qui ont toutes sortes de difficultés à lire. Ça va de ne pas savoir lire du tout à ne pas comprendre le sens d’un texte moyennement complexe.

Vous me voyez venir ?

PHOTO GRAHAM HUGHES, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Des milliers de personnes ont manifesté samedi à Montréal contre les mesures sanitaires.

Je ne dis pas que tous les conspirationnistes ne savent pas lire. Je dis que les analphabètes sont surreprésentés dans leurs rangs. Pourquoi pensez-vous que ces gens-là multiplient les vidéos pour disséminer leurs sottises ?

Parce qu’ils écrivent au son, bien souvent.

Au-delà de leurs menaces et de leurs insultes, c’est ce qui fesse quand je lis les petites douceurs qu’ils font tomber dans ma messagerie, quand je tombe sur les statuts qu’ils relaient, leurs manifestes, leurs pancartes : cette incapacité à écrire deux mots qui se suivent sans fautes.

Moins on est instruit, plus on croit aux théories du complot. C’est pas Bill Gates qui le dit, c’est pas Bill Gates qui me force à le dire : c’est l’évidence dans tout ce pan des études scientifiques sur les complotistes pondues par des chercheurs en psychologie et en sociologie… Bien avant la pandémie.

Je cite une étude de 2018, publiée dans l’European Journal of Social Psychology : « Plus le niveau d’instruction est élevé, moins la tendance à croire aux théories du complot est grande. »

Lisez l’étude (en anglais)

Même son de cloche dans une étude de 2017, publiée dans Applied Cognitive Psychology : « Les effets de l’instruction sur les sentiments de maîtrise et d’impuissance ont vraisemblablement des impacts sur l’ouverture des gens aux théories du complot. »

Lisez l’étude (en anglais)

Moins on est instruit, plus on croit aux théories du complot. Moins on est instruit, plus on peut être manipulé, berné, enfirouapé par des sornettes qui « sonnent vrai », érigées en business par des manipulateurs qui savent écrire, eux, même qu’ils ont parfois un doctorat, quand ce n’est pas deux.

Moins on est instruit, plus on est pauvre. Plus on est pauvre, moins on a de dents. Plus vous regardez de vidéos de conspirationnistes, plus vous voyez de gens édentés.

> Lisez un article de Lactualité

Ça m’avait troublé, en début d’année, quand deux conspirationnistes s’étaient filmés menaçant Jean-René Dufort : l’un d’eux avait plus de trous que de dents dans la bouche.

> Visionnez la vidéo

Je ne souligne pas les béances dans le sourire de ces gens-là pour les rabaisser. Je le souligne pour parler d’autre chose : d’humiliation.

Quand on pense à « pauvreté », on pense à manque de fric, bien sûr. C’est une constante quête pour payer le nécessaire, une préoccupation urgente, omniprésente. Et il tombe sous le sens que l’urgence va te pousser à acheter de la bouffe avant de penser à soigner les dents qui permettent de manger.

Mais c’est aussi une pauvreté de l’esprit, bien souvent. De curiosité, de culture, de liens, de compréhension. Tu manques de tout. Mais tu ne manques généralement pas d’humiliations, quand tu es pauvre. En plus de faire des jobs qui te tuent à petit feu, tu le sais bien que le reste du monde les voit, les trous dans ta bouche…

Ta place, dans la société, c’est de faire de la figuration. Les petits boulots dont personne ne veut, à des salaires minables pour des gens qui ne te voient pas.

T’es en marge de la société.

Que sait-on des groupes marginalisés dans la mécanique complotiste ? Je cite l’étude de 2017, encore : « Les groupes marginalisés de la société ont tendance à présumer que leur situation est le fruit de conspirations. »

Ce n’est donc pas une chronique sur le conspirationnisme. C’est une chronique sur les inégalités.

Je tiens pour une évidence, après un an à le voir aller, que le conspirationnisme est un résultat des inégalités dans la société.

C’est une énième chronique sur un thème qui m’est cher depuis des années, à savoir que l’éducation n’est pas qu’un « dossier », c’est un enjeu vital, existentiel. L’école doit former des citoyens, leur donner des outils pour comprendre le monde, toute leur vie.

C’est un échec social, ces milliers de Québécois complotistes. C’est un problème de santé publique, aussi, sachant à quel point complotisme et réticence vaccinale sont statistiquement cousins.

> Lisez un article de Radio-Canada

Je les regarde aller, les complotistes. Ils ont marché dans les rues de Montréal, samedi. Ils étaient des milliers. Toute leur vie, ils ont été invisibles, en marge…

Et là, depuis un an, ils se fédèrent.

Ils font suer, ils disent des sottises, ils n’ont qu’un pouvoir de nuisance, mais c’est un pouvoir quand même, la nuisance, c’est immense quand on n’a jamais existé. Quand ils bloquent un tunnel, quand ils envoient paître des savants qui ont consacré leur vie à la science, ces diplômés de l’Université de la Vie ne sont soudainement plus des laissés-pour-compte invisibles…

Ils comptent.