Le 12 mars 2020, François Legault annonce à une population abasourdie que « tout le Québec doit se mettre en mode urgence ». Devant les caméras, le premier ministre affiche un air calme. En contrôle. Dans les coulisses, pourtant, sa cellule de crise est en mode panique.

Publié le 9 mars 2021
Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Ce jour-là, le ministère de la Santé achemine aux gestionnaires des 412 CHSLD de la province un guide pour faire face à la pandémie. Il leur demande en priorité de… bourrer leurs établissements de résidants !

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre du Québec, François Legault, lors du point de presse du 25 mars 2020

C’est qu’il faut libérer des lits d’hôpitaux en catastrophe. L’Italie brûle. On craint que, comme là-bas, le feu prenne dans les hôpitaux du Québec. Alors, au cours des semaines suivantes, on transférera 2000 patients vulnérables en CHSLD.

Droit dans la fosse aux lions.

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Avant le 9 mars 2020, François Legault ne savait « pas grand-chose » de la pandémie, a-t-il confié au journaliste Alec Castonguay dans un nouveau livre captivant, Le printemps le plus long.

Jusque-là, M. Legault ne savait de la COVID-19 que ce qu’il en lisait dans les journaux. Personne, au gouvernement, ne lui en avait parlé. Ce nouveau coronavirus, en Chine, était une menace lointaine, intangible. Au Québec comme ailleurs.

L’Organisation mondiale de la santé avait bien déclenché l’état d’urgence internationale, le 30 janvier. Mais elle prêchait dans le désert.

Le 9 mars, donc, M. Legault, ses ministres et ses mandarins rentraient au boulot, frais, dispos et insouciants, après le congé de relâche. Horacio Arruda, lui, était de retour d’un séjour au Maroc.

Le directeur national de santé publique ne regrette pas d’avoir été absent en ces jours critiques pour le Québec. Selon lui, la situation était « maîtrisée » lorsqu’il a quitté la province, à la fin de février.

En réalité, le feu couvait.

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Le printemps le plus long est un livre important. Grâce aux témoignages de dizaines d’acteurs-clés, Alec Castonguay, chef du bureau politique au magazine L’actualité, nous replonge dans les premiers mois de la pandémie, au cœur de la cellule de crise du gouvernement Legault.

IMAGE FOURNIE PAR QUÉBEC AMÉRIQUE

Le printemps le plus long, d’Alec Castonguay

Quand un sous-ministre passe des appels d’urgence pour s’assurer que le Québec ne manquera pas de nourriture, de médicaments et d’essence, quand une autre se fait installer un matelas gonflable dans un coin de son bureau pour gagner du temps, ça montre à quel point ces gens-là ont trimé pour éviter la catastrophe.

Du moins, pour éviter une catastrophe encore plus catastrophique que celle que le Québec a vécue.

Mais en creux, le livre soulève inévitablement une question douloureuse : ces mêmes personnes auraient-elles pu faire mieux ?

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Les transferts des hôpitaux aux CHSLD se sont poursuivis pendant des semaines, jusqu’à ce que mes collègues Gabrielle Duchaine et Ariane Lacoursière sonnent l’alarme, le 10 avril.

(Re)lisez le reportage « Jetés dans la gueule du loup »

À ce jour, le gouvernement affirme ignorer combien de patients, parmi les 2000 transférés en CHSLD, ont contracté la COVID-19 et combien en sont morts.

Ça s’est perdu dans les fax, j’imagine.

« On ne savait pas que les asymptomatiques étaient contagieux à ce moment-là, admet dans le livre Natalie Rosebush, sous-ministre adjointe responsable des aînés. C’est arrivé qu’on ait transféré des patients de l’hôpital en CHSLD et que deux jours plus tard, on ait constaté qu’ils étaient positifs. Ça n’a pas aidé. Mais ça n’a pas été généralisé. »

« Avoir su, on aurait fait les choses différemment », ajoute la sous-ministre. Le gouvernement, faut-il le rappeler, se battait contre un ennemi inconnu.

Alec Castonguay rappelle néanmoins qu’on aurait peut-être dû savoir. Ou s’en douter, à tout le moins.

Dès le 30 janvier, une chercheuse allemande avait révélé dans le New England Journal of Medicine que les porteurs asymptomatiques pouvaient transmettre le virus. Horacio Arruda avait vu passer l’article, mais y croyait peu, à l’époque. C’était une étude parmi d’autres, publiée en plein chaos, explique-t-il dans le livre. Il va plus loin : « C’était quasiment mieux de ne pas le savoir. »

Si on avait retiré le personnel au moindre doute, on en aurait manqué pour nourrir et laver les résidants. Pour Horacio Arruda, il valait donc mieux ne rien savoir des risques de contamination, puisque les connaître aurait pu provoquer une désastreuse rupture de soins.

Je comprends le terrible dilemme auquel les décideurs étaient confrontés. Entre propager la COVID-19 ou laisser mourir un aîné dans ses excréments, qu’est-ce qui est pire ?

Je comprends. Et c’est très (trop) facile pour moi de réécrire l’histoire, mais… si on avait su, aurait-on pu prendre des précautions supplémentaires pour éviter des contaminations dans les CHSLD ?

Si on avait accordé un peu de crédibilité à la découverte de la chercheuse allemande, aurait-on pu éviter des morts ?

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« Sans les CHSLD, notre bilan serait meilleur, s’exaspère François Legault dans le livre. Ça m’achale quand j’entends dire qu’on a le pire bilan au monde, ce n’est pas vrai. »

Soulignons-le encore : le premier ministre et son équipe ont travaillé comme des fous pour sauver des vies. Il serait injuste — et ingrat — de prétendre le contraire.

Le problème, c’est qu’on ne peut pas faire abstraction des CHSLD dans le bilan québécois. Au contraire. Il ne faut pas les mettre de côté comme on l’a fait, collectivement, depuis des décennies. Et comme l’a fait le gouvernement au début de la crise, jusqu’à l’électrochoc causé par le reportage de la Montreal Gazette sur l’hécatombe au CHSLD Herron, le 10 avril.

« Quelque chose nous a échappé, admet Danielle McCann, alors ministre de la Santé, dans le bouquin. On ne le savait pas. »

Et pas juste pour Herron. Dans plusieurs CHSLD, ça flambait depuis une dizaine de jours. À Québec, on n’en avait pas la moindre idée. On avait des chiffres périmés. Des infos parcellaires remontaient du terrain.

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La COVID-19 a fauché 10 481 vies, au Québec. Presque la moitié (4900) au printemps, dans les CHSLD et les résidences privées pour aînés.

Jeudi, le 11 mars, le gouvernement organise une journée de commémoration nationale pour honorer la mémoire des victimes. C’est bien. Mais ce n’est pas assez. Il faut des explications. Il faut savoir ce qu’on aurait pu faire mieux.

Il faut une enquête publique.

Le gouvernement hésite. Il craint une commission télévisée où des procureurs aux dents longues chercheraient à faire porter le blâme à des gens de bonne volonté qui ont tout donné, depuis un an, pour sauver le Québec.

Mais il y a d’autres façons de faire. D’autres modèles à suivre que celui de la commission Charbonneau. L’idée, ce n’est pas de chercher des coupables. C’est d’apprendre, pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Et surtout, pour ne pas oublier.

Le livre d’Alec Castonguay nous présente l’histoire des acteurs politiques de cette crise, la pire de l’histoire du Québec moderne. Il faut entendre celle de ses victimes.