En entrant dans le café la première fois, j’ai demandé ce que tout le monde demande : le code du WiFi.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Le gars qui fait le café a pointé le doigt au plafond, vers l’affiche suspendue au bout du bar : le symbole universel du WiFi en pointe de tarte striée, frappé d’un autre symbole universel, celui du cercle avec une barre rouge en diagonale.

Je pense que je suis sorti sans rien commander, ce jour-là. Un café sans WiFi ?

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Depuis quelques mois, notre chroniqueur fréquente un café de son quartier environ trois matins sur quatre, malgré le fait que le WiFi, lui, n’y est toujours pas.

Pas pour moi.

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Je ne sais pas ce qui m’a ramené au café. Le café lui-même, je pense, celui qu’on boit. Et les muffins au zucchini. Je sais pas. Toujours est-il que depuis quelques mois, j’y suis trois matins sur quatre, malgré le WiFi qui, lui, n’y est toujours pas.

Une fois sur deux quand je suis au bar, quelqu’un demande le code du WiFi. Et le gars du café montre encore l’affiche qui dit l’inconcevable en cette ère toujours connectée : on n’a pas de WiFi.

Ça force, non, pardon, ça pousse les gens à se parler. Oui, les clients ont à peu près tous des téléphones intelligents, mais personne ne plonge dans son ordinateur portable pendant deux heures pour rédiger une thèse sur Derrida ou pondre un rapport annuel (ni même trimestriel).

Dit simplement, le monde se parle. Le monde s’écoute. Des mondes s’entremêlent ainsi.

Une comptable funky, les baristas tatoués ou pas, un chanteur semi-connu, les gars de chantier qui dans le quartier refont l’asphalte ou une nouvelle cuisine, mes anciens voisins de mon ancien quartier, des touristes égarés…

Je lis le journal, et des fois, j’entends de drôles de choses, il arrive que je les note. Avant Noël, j’ai entendu la phrase suivante à côté de moi : « J’ai des entrepôts de nouilles… »

Évidemment, « j’ai des entrepôts de nouilles », c’est une phrase qui détonne. Comment quelqu’un en vient-il à posséder DES entrepôts de nouilles ? UN entrepôt de nouilles, je dirais pas, mais DES entrepôts de nouilles, ça fait bouillir ma curiosité…

Parle-t-on de fusillis ?

De spaghettinis ?

De raviolis ?

Une autre fois, un gars et une fille sont arrivés, lui habillé comme s’il sortait de la boutique du tailleur le plus cool en ville, elle comme si elle revenait d’un trip de six mois à dos d’âne dans les Andes, vaguement hippie, manteau en Gore-Tex élimé, très je-suis-prête-à-partir-pour-un-deux-jours-de-randonnée-drette-là-dans-les-Adirondacks…

La fille s’est mise à raconter à son ami la fois où elle avait croisé à Vegas deux gars qui portaient des noms impossibles, un « monsieur Personne » et un « monsieur Toulmonde »…

Cela existe, j’ai vérifié, je vous rassure : « Personne » serait donc au 7298e rang des patronymes les plus répandus en France (62 411e rang pour Toulmonde ; aussi bien dire que personne ou presque ne porte ce patronyme-là…).

Je pense qu’elle a réussi à les faire se rencontrer, j’ai pas noté ce bout-là…

Catalina (c’est une longue histoire, ce prénom) est dans l’immobilier, m’a-t-elle raconté plus tard (DEP en carrosserie, DEC en sciences pures ET en sciences humaines, comme quoi les études, des fois…).

C’est sa vie, sa job, l’immobilier. La cocasserie, c’est que Catalina est un peu, beaucoup internouille : elle n’a un téléphone que depuis quatre ans, et encore, elle ne l’utilise que de façon limitée, et encore là, elle fait des gaffes, les messages s’effacent, elle marche beaucoup avec des notes écrites…

Elle lit beaucoup, Catalina, mais pas beaucoup sur internet. Elle lit des livres, des livres en papier, comme dans le temps du noir et blanc : « Sur internet, on est tellement bombardés… Facebook, YouTube. Moi, je lis des livres. Sur internet, on est bombardés, pis ça entre dans ta tête. Tu penses que c’est tes idées, mais c’est pas tes idées… »

Je rencontre au café tous les bébés du quartier, comme Albert, le bébé d’un jeune couple de journalistes d’enquête dont je vais ici préserver l’anonymat.

Parlant de bébé, une jeune mère m’a expliqué que son bébé, dans la coquille, était la moitié d’un couple de jumelles, que l’autre moitié était à la maison avec le père. Au nom de la démographie de notre petite nation, je l’ai chaleureusement remerciée.

Un jeune chirurgien en manque de sommeil (un jeune bébé, encore) connaît le chirurgien qui m’a refait le genou il y a 30 ans. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’il m’a dit que les filles étaient plus sujettes que les gars à une déchirure du ligament croisé antérieur, une affaire d’angle de je sais pas quoi dans le genou féminin qui affecte la réception après un saut. Vous saviez ça, vous ? Je pense qu’Alex Pratt devrait se pencher là-dessus dans une chronique sportive champ gauche dont il a le secret, rappelle-moi de te mettre en contact avec le Doc, Alex.

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J’allais oublier les nouilles, au fait.

J’ai finalement su de quelles nouilles il s’agissait quand un client a dit posséder – je cite – « des entrepôts de nouilles ». Il ne s’agissait, vérification faite, ni de fusillis, ni de spaghettinis, ni de raviolis…

Il s’agissait de ces tubes multicolores en styromousse avec lesquels on joue dans la piscine. Voilà, on ne me dira pas que cette chronique manque de rigueur journalistique, pas ce coup-ci, en tout cas.

J’oublie cependant qui possède ces entrepôts de nouilles, n’ayant pas noté son nom. J’ai cependant noté le nom du barista qui a dit cette phrase merveilleuse en répondant à une cliente pourquoi le café n’avait pas le WiFi. Il lui a répondu, en lui montrant le bar : « Le réseau social, ici, c’est ça… »

Bien dit, Pierrot.