L’histoire commence avec un gars de Pintendre, près de Lévis. Il s’appelle Bruno Roy. Il conteste les mesures sanitaires. C’est le jeudi, le 3 décembre dernier. Noël vient d’être « annulé » par François Legault. Il est pompé bien raide dans sa maison.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Bruno Roy est furieux. Il fait, ce jour-là, ce que les antisanitaires furieux font, quand ils sont furieux : il fait un live sur Facebook.

Il crie sa rage. Il jure qu’il va faire un party chez lui, il promet qu’il y aura 15 personnes.

Il invite aussi la police à venir essayer d’interrompre les festivités, dans ce lieu souverain qu’est sa maison. Je le cite : « Je vous jure, c’est pas ma tête qui va tomber… »

> (Re)lisez notre article « L’homme barricadé à Lévis a diffusé son geste en direct sur Facebook »

Et il montre une arme d’épaule à la caméra.

Il menace le premier ministre, le DArruda.

Ceux qui suivent son direct – ils seront plus de 1000 à le suivre, sur plusieurs heures – ne font rien pour le calmer. Au contraire. On l’incite à en découdre avec la police, on le traite en héros. Il lit les messages en direct, les commente.

Tout cela galvanise Bruno Roy.

Pour ceux qui regardent le direct de l’entrepreneur (il a une bleuetière qui a souffert de la pandémie), c’est un show, un maudit bon show, un film de Bruce Willis à petit budget. C’est quand, la fusillade ? Aweye, mon Bruno-Bruce, montre-leur c’est qui, le plus fort…

En septembre, Bruno Roy s’était rendu semi-célèbre en pétant un câble de calibre olympique devant un policier de la SQ qui lui remettait un ticket sur le bord de l’autoroute. Il s’était filmé, en pleine hystérie, invectivant un policier. La scène avait fait le tour du web québécois.

PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

Dans la nuit du 3 au 4 décembre dernier, un homme de Lévis s’opposant aux mesures sanitaires s’est barricadé avec une arme à feu dans un logement du secteur de Pintendre, tenant les policiers en haleine pendant plus de 12 heures. Une grande partie de son siège a été diffusée en direct sur Facebook.

Et là, en ce jeudi 3 décembre, Bruno Roy flirtait avec des manchettes encore plus grosses : pendant son live, la police évacuait une partie de son quartier, la SQ débarquait avec un véhicule blindé et les médias couvraient en direct l’évènement…

Je vous l’ai dit : l’immense majorité des gens qui regardaient Bruno Roy en direct l’encourageaient dans son délire, comme on encourage un boxeur dans le ring. Ils espéraient une escalade. Personne ne tentait de le calmer.

Sauf Anne Marie Tapp.

Mme Tapp est une mère de famille qui finit son bac en sciences des religions à l’UQAM. Elle y fera prochainement une maîtrise. Son dada : les mouvements sectaires.

PHOTO FOURNIE PAR ANNE MARIE TAPP

Anne Marie Tapp

Son hobby : mettre de la lumière sur les mouvements conspirationnistes québécois. Avec d’autres, elle documente leurs excès sur des pages Facebook comme Le Deep Steak et Ménage du dimanche. Tristan Péloquin a souvent parlé de ces débusqueurs de mythes modernes.

> (Re)lisez notre dossier « Les différents visages des antimasques »

C’est ce qui a mis Bruno Roy sur son radar, le 3 décembre. Elle a été suffisamment inquiétée par les propos de M. Roy pour contacter la police en allant chercher ses enfants à la garderie, cet après-midi-là.

Pour Anne Marie Tapp, c’était clair comme une pleine lune de février : Bruno Roy était avant tout un homme en détresse. Son direct sur Facebook n’avait rien d’un show, pour elle. C’était un homme en souffrance.

Et elle a tenté d’établir un contact avec lui : « Je me sentais un peu seule de ma gang à essayer de le projeter dans l’avenir, à lui parler de sa bleuetière. Je lui ai même proposé d’aller le voir. Je ne sais plus combien de fois je lui ai dit : “Parle-moi, je vais t’aider à passer à travers ça. Veux-tu m’appeler ?” Je voulais juste qu’il sache que j’étais là pour lui ; pour lui, pas pour le show qu’il donnait. Mais en même temps, plein de gens l’encourageaient, des gens qui se disaient son ami l’encourageaient dans son délire. C’était lourd à lire. »

Je souligne ici que tout sépare Anne Marie Tapp de Bruno Roy, un pur étranger pour elle, un homme qui gravite dans un univers – les conspirationnistes – que Mme Tapp scrute pour en exposer les excès et les dangers.

Elle considère que M. Roy n’est pas un conspirationniste, pas à proprement parler. Il a souffert, dit-elle, des effets de la pandémie. Et c’est dans la complosphère québécoise qu’il a trouvé du réconfort, dans une période marquée par l’isolement.

Je pense qu’il n’a pas eu une vie facile. Il a eu un problème d’alcool. Il a un caractère explosif. Mais cette mouvance complotiste ne l’a pas aidé. Ce n’est pas ce qui a causé sa détresse, mais il y a trouvé des gens qui l’ont encouragé dans ses prises de position brutales…

Anne Marie Tapp, à propos de Bruno Roy

De 19 h à 3 h 30, Anne Marie Tapp – avec un coup de main d’amis qui sont professionnels en santé mentale – a donc suivi les directs de Bruno Roy, en tentant de le calmer, au milieu d’une « foule » qui voulait que ça saigne.

Il a répondu quelques fois à Mme Tapp, verbalement, indirectement.

M. Roy a fini par se rendre aux policiers sans effusion de sang. Il va subir une évaluation psychiatrique et passera les Fêtes à l’ombre.

« Avez-vous eu des nouvelles de M. Roy, depuis ?

— Non, répond Anne Marie Tapp.

— Vous lui diriez quoi, si vous l’aviez devant vous ?

— Je lui demanderais comment il va. Il a besoin d’être écouté… »

Tout sépare Anne Marie Tapp et Bruno Roy. Ils ne vivent pas dans le même monde. Ils n’ont pas la même vie. Ils n’ont pas le même rapport au réel, aux faits. Mme Tapp expose les dangers de l’univers complotiste auquel Bruno Roy s’est accroché ces derniers mois…

Et pourtant, Anne Marie Tapp a passé huit heures et demie, une quasi-nuit blanche, à tenter de raisonner Bruno Roy, qui aurait très bien pu décider d’affronter la police.

En entrevue avec Anne Marie Tapp, je souligne mon admiration devant ce grand fossé qu’elle a enjambé, ce fossé qui la sépare de Bruno Roy.

Réponse : « Tout le monde mérite qu’on passe une nuit debout, peut-être pour lui sauver la vie. »

Un mot me vient à l’esprit, le mot qui coiffe cette chronique.

Joyeuses Fêtes, Mme Tapp.

Joyeuses Fêtes, M. Roy.

DE L’AIDE — Anne Marie Tapp me signale une page Facebook qui détaille, par régions, les ressources en santé mentale. C’est fait par des gens qui évoluent dans la sphère anticonspirationniste, il s’agit de la page Cons’Aide.

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