Le juge l’a appelé « H ». C’est un des trois témoins qui ont bondi quand ils ont entendu Éric Salvail tout nier à son procès, dire qu’il n’agresse pas les gens, n’est pas le genre d’homme à faire « ça ».

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Il est allé témoigner de ce qui lui est arrivé il y a une vingtaine d’années, dans les coulisses d’une émission de télé, et qui est arrivé à tant d’autres : Salvail qui met sa main dans son pantalon jusqu’à ses testicules. Salvail qui lui montre son sexe pour « l’inviter » à aller baiser dans un bureau.

Ça ne l’a pas traumatisé. Il ne se considérait pas vraiment comme une victime. Quand l’histoire est sortie dans La Presse, tout de suite Salvail a dit qu’il regrettait et qu’il allait faire une introspection.

« J’ai cru qu’il avait de l’empathie, je respectais sa démarche : OK, il va régler son problème. Mais en cour, il a déclaré qu’il n’a pas ce genre de problème et que c’est une cellule de crise qui a écrit le communiqué ! »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

L’animateur Éric Salvail après son acquittement, vendredi dernier, au palais de justice de Montréal

Comme d’autres qui ont subi Éric Salvail, H a bondi. Il n’a pas appelé la police. Il a écrit ce qui lui est arrivé sur Facebook. La Sûreté du Québec l’a contacté. Le juge, fait rare, a accepté d’entendre cette contre-preuve.

Vendredi, en acquittant Éric Salvail d’agression sexuelle, le juge Alexandre Dalmau a dit qu’il croyait le témoignage de H et des deux autres personnes qui sont venues dire que oui, Éric Salvail faisait « ça » : des attouchements non sollicités, de l’exhibitionnisme, du harcèlement sexuel.

« Je sais que le juge m’a cru, et je comprends son raisonnement juridique dans l’acquittement, c’est correct. Mais vendredi soir, j’étais triste. Je me sentais… diminué. Comme si ce que j’avais dit n’était pas important. Rationnellement, je comprends toute l’affaire, la présomption d’innocence, et j’accepte ça… Mais j’étais tellement triste. Je pensais à Donald Duguay… »

Puis, le lendemain, c’est la colère qui l’a envahi, quand il a vu la « story » du conjoint d’Éric Salvail sur Instagram. On y voit cinq bouteilles de champagne vides et la mention « Parce qu’il faut célébrer parfois !!! » Aucune allusion à « l’affaire », bien entendu, et qui peut prouver qu’il y a un rapport avec l’acquittement ?

Mais tout le week-end, H a été bouleversé. Tout d’un coup, lui qui est « passé à autre chose » tellement vite, il y a 20 ans, lui qui occupe un poste important dans le milieu, s’est retrouvé dans son coin. Le coin des victimes.

« C’était quoi ? Le post de la victoire ? On dirait qu’il s’est invité sur mon terrain, qu’il me force à me poser un million de questions, alors que je veux juste dire : dégage de ma vie ! Et là, j’ai eu besoin d’en parler, c’est pour ça que je te parle… »

***

H me parle de ce soir d’été dans une station de télé. Il ferme boutique. Il se croit seul. Il parle de Salvail qui le regarde dans le noir sans rien dire, un verre à la main, après lui avoir touché le sexe. De Salvail qui baisse son pantalon. De lui qui refuse.

Il me parle surtout du lendemain, quand Salvail ne le regarde plus. Ne lui adresse plus la parole. Il ne lui a plus jamais parlé, au fait. Mais c’est H qui se sentait mal. Salvail était en pleine ascension. En pleine prise de pouvoir. On cherchait partout à lui plaire, on recherchait son attention, son approbation.

Tout le monde autour, des patrons aux concierges, était au courant.

« Les gens au pouvoir à la télé le voulaient : il fait de la bonne télé. Moi, je n’allais pas risquer ma carrière non plus. Je me vois sourire comme un épais le lendemain devant lui. Tout le monde était comme ça : on va taire tout ce qu’on sait. Il a pogné le cul d’un technicien, des gens haut placés l’ont vu faire. Personne n’a osé parler.

Le soir où ça m’est arrivé, je suis sorti de la station et j’ai appelé une amie. Elle était plus choquée que moi. Elle criait. Elle disait : ‟Tu t’es fait agresser !” Dans ma tête, c’était pas vraiment une agression…

H, l’un des témoins au procès d’Éric Salvail

« Je me disais : ‟Je suis un gars, je peux pas être agressé, voyons, socialement ça marche pas !” Et puis, le milieu gai, la culture de sauna, la sexualité libre, le sexe dans les toilettes, pas de tabou…

« Je disais aux policiers : la place du gai idéal dans mon identité à 10 ans, quand j’ai compris que j’étais gai, c’était le comique ; l’humour, mais un humour audacieux, salé, qui faisait rire la galerie, j’étais un fou du roi, comme si rien ne m’atteignait. J’étais super agressif dans ma façon d’affronter la société. J’ai sûrement été déplacé, j’ai choqué du monde avec mes blagues… parce que j’avais peur. Et sais-tu quoi ? Je me reconnaissais dans les comportements d’Éric. Mais la différence, c’est que j’ai pas mis ma main dans les culottes des gens.

Moi, Salvail, ça m’a pas empêché d’avancer. Ça m’a pris beaucoup trop de temps et d’énergie, mais c’est pas grave. Je suis pas dans la vengeance. Sauf que quand j’ai vu ce qu’il disait, je me suis dit : ‟J’ai de quoi à dire pour tous ceux qui sont pas capables de le dire.”

H, l’un des témoins au procès d’Éric Salvail

« Je vais aller plus loin : le juge a trouvé que Donald manquait de crédibilité, que son témoignage était pas fiable. OK. Mais s’il était fragile justement à cause de ce qui lui est arrivé ? Moi, j’avais 30 ans, mettons que ça me serait arrivé à 14 ans, et que les fils se seraient touchés ? Comment j’aurais vécu ma vie ? Peut-être que j’aurais eu de la misère à vivre, à témoigner 30 ans plus tard…

« Dans mon collège de gars, quelqu’un en secondaire I a compris que j’étais gai et il m’intimidait. Tout mon secondaire, je frôlais les murs. Je me suis mis à écrire et faire du théâtre, je suis devenu un leader, je me suis affirmé. Mais j’avais peur des gens : je les intimidais avant d’être intimidé. Tu as tellement peur des gens que tu leur fais peur. Ma façon d’avoir du leadership était hyper malsaine. Il a fallu que j’aille en thérapie. J’ai braillé, j’ai vu comme j’étais laid comme leader. Tu veux pas voir ça. J’ai compris. Je dompte le bully en moi chaque jour. Et lui, il n’a pas dompté son dragon. C’est là que je dis : ‟Tu vas faire ton bout comme toute personne qui a un problème et qui fait mal aux gens.”

« Écoute, j’ai pas le goût d’être de ceux qui brûlent les sorcières. Je la comprends, la justice. Mais il y a toujours un bout qui manque : l’empathie. Peut-être que c’est pas un procès qu’il fallait ? Peut-être que je puisse l’appeler directement ? »

***

Pourquoi l’anonymat ?

« Pas le goût d’être sur la place publique. Il ne va pas m’obliger à ça. Mais il fallait que je parle.

« Je me suis demandé pourquoi ça me rendait triste, les bouteilles de champagne… Je pense que c’est parce que j’avais l’impression qu’il avait repris du pouvoir. C’est ça qui m’a rendu triste. Je n’ai pas peur qu’il me caresse la fesse. Ce qui me fait peur, c’est toute la moisissure qui vient avec. La culture. L’abus de pouvoir. Le silence.

« Là, avec #metoo, les choses ont changé énormément. J’inclus Black Lives Matter. On dirait que tout d’un coup, c’est devenu important d’être sensible à l’autre. Faudra s’en parler dans 10 ans, voir comment le pouvoir est utilisé dans certaines mains… C’est encore trop frais.

« On vit une sorte de trait d’union. On doit tous se rasseoir et remettre les règles à jour. Il y a eu une culture qui n’était pas saine. Ça, ça passe plus.

« Bien humblement, j’ai pas toutes les réponses, j’ai plus de doutes que d’autres choses. »

Il avait besoin de le dire. Dire tout ce qui ne passe plus. Et « mettre ma pierre à l’édifice » de la transformation.