Il faut se replonger dans l’atmosphère du Québec de 1960 pour commencer à comprendre le legs de Claude Castonguay. Pas d’assurance maladie. Pas de régime public de retraite. Des services sociaux minimaux. Un accès limité à l’éducation.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Ce qu’on appelait l’État était encore une sorte d’artisanat administratif. Et c’est une poignée de personnes qui a eu la tâche vertigineuse et exaltante de construire un État moderne.

Claude Castonguay, mort samedi, était l’un des derniers représentants de cette génération de « bâtisseurs de la Révolution tranquille ». Profondément engagé dans la modernisation du Québec, dans le progrès social et national.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Claude Castonguay, en 2018

Il n’était pas, comme son ami d’enfance Claude Morin, haut fonctionnaire. Mais quand est venu le temps de créer une caisse de retraite pour les travailleurs québécois, on a fait appel à ses services. Jean Lesage, au départ, avait naturellement pensé à une firme d’actuaires bien branchée à Toronto. Mais son sous-ministre Claude Morin a plutôt suggéré comme consultant son ami Castonguay, qui se faisait déjà un nom dans les assurances. Au début des années 1960, les Québécois qui étaient actuaires se comptaient sur les doigts de très peu de mains et Lesage se demandait s’il était prudent de faire appel à un inconnu. Il a pris ses renseignements et a fini par penser que c’était son idée.

Claude Castonguay a donc participé à la création de ce qui allait devenir la Régie des rentes du Québec. Il n’est peut-être pas étranger au fait que cette seule caisse hors du régime fédéral soit systématiquement en meilleure santé que le Canada Pension Fund…

Il s’est vite fait un nom, et quand est venu le temps d’étudier la question de l’assurance maladie, c’est lui qu’on a choisi pour présider une « Commission d’enquête sur la santé et le bien-être social ».

On l’oublie, mais ce 9 novembre 1966, c’est sous le gouvernement « conservateur » de l’Union nationale de Daniel Johnson qu’est instituée cette commission dans le but de dessiner un système d’assurance maladie.

« Attendu que la santé des citoyens est d’importance primordiale et que la maladie a sur la société des répercussions considérables… », commence l’arrêté du Conseil exécutif. Le « bien-être social » étant indissociable de la santé, la commission se penchera également sur la question.

Dans les 13 tomes qu’elle va publier en trois ans, le premier s’ouvrant comme il se doit sur une citation du pape Paul VI, la commission dresse un état des lieux du Québec social et s’attaque en détail à tous les enjeux, du nombre de lits jusqu’à l’organisation des professions.

Claude Castonguay ne sera pas là pour signer le dernier volume : il s’est lancé en politique et est élu député de Louis-Hébert – c’est Gérard Nepveu qui le remplace, dans ce qui est devenu la commission Castonguay-Nepveu.

Il est allé en politique pour une chose : mettre en œuvre l’assurance maladie. Longtemps, les gens de la génération de mes parents ont appelé leur carte d’assurance maladie « la castonguette ». Robert Bourassa ne pouvait trouver ministre plus compétent, il avait étudié la question de fond en comble, il avait l’autorité morale et, dirions-nous aujourd’hui, « transpartisane ».

Mais son prestige est tel que lorsque des négociations constitutionnelles sont convoquées par Pierre Elliott Trudeau en 1971 à Victoria, Claude Castonguay fait partie du comité restreint. Ce n’est pas un juriste, c’est un homme de chiffres, mais c’est surtout un homme de dossiers, et là encore, il va s’imposer. Tellement, raconte Claude Morin, que la position du Québec est appelée la proposition Castonguay par les négociateurs fédéraux.

Après trois ans de politique, Claude Castonguay en a assez, il retourne dans le secteur privé. Il n’a pas pour autant délaissé sa passion pour la chose publique. Il sera impliqué dans les discussions constitutionnelles subséquentes. Brian Mulroney le nommera sénateur en 1990, pour l’associer à une sortie de crise constitutionnelle. Il coprésidera momentanément en 1992 une autre commission d’enquête, moins glorieuse celle-là, Castonguay-Dobie, pour tenter de trouver une issue à la crise constitutionnelle. Il quitte le Sénat aussitôt.

Fermement opposé au fédéralisme centralisateur et aux « thèses de Pierre Trudeau », il n’a jamais franchi le Rubicon constitutionnel. Il est resté attaché au régime fédéral même si, pour l’avoir interviewé souvent à cette époque, je sais qu’il traînait une sorte de lassitude politique de fédéraliste exaspéré.

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Ce qui est remarquable dans son cas, c’est son souci de continuer à participer au débat politique actuel. Jusqu’à cet automne, il écrivait encore des commentaires dans La Presse, à 91 ans, et a presque présenté ses excuses quand il s’est arrêté. L’homme a été passionnément engagé dans la discussion publique jusqu’au bout de ses forces.

Il a appris cet automne qu’il était atteint d’un cancer du foie.

« Il est parti comme il a vécu, m’a dit sa fille Joanne, samedi. Il a tenu le fort jusqu’à la fin. »

Dans ses dossiers, soigneusement rangés, témoins de sa discipline de vétéran de la Marine, on peut trouver, écrits de son écriture claire et fine, le bilan annuel des grands évènements familiaux et publics. Naissances, décès, élections américaines… Il en faisait une lecture pour son clan familial tissé serré, puis rangeait le dossier.

« J’ai lu quelque part le terme “pérenniaux” pour décrire les gens de cette génération qui sont encore ancrés dans le présent, curieux de tout ce qui se passe. Ça le décrit parfaitement », m’a dit Joanne Castonguay.

Car il ne lui suffisait pas d’avoir mis sa griffe sur cet État nouveau, d’être entré dans l’Histoire il y a 50 ans.

Ce qui est tout aussi remarquable, c’est que jusqu’à ce que la lumière s’éteigne dans le fort, il n’était pas satisfait de sa construction ; il a voulu le rénover, l’entretenir, l’améliorer, participer à l’évolution du Québec. Il ne s’est pas mis en retrait pour frotter ses souvenirs.

Il a évolué à ses côtés, et son legs n’en est que plus admirable.