Je sais, ça ne vous tente pas.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Je sais, vous voulez passer à autre chose.

C’est peut-être ça, notre problème : chaque fois qu’on se faisait parler du manque d’humanité dans le traitement des 38 000 personnes qui vivent en CHSLD, ça ne nous tentait pas tant.

Mais il faudra bien un jour regarder les choses en face. Se regarder en face. Ce que nous dit très sobrement la protectrice du citoyen, Marie Rinfret, dans son petit rapport préliminaire, si on sait lire, c’est que ce qui s’est passé dans les CHSLD au printemps, cette hécatombe, est le résultat d’une longue chaîne de compressions, de négligence, d’indifférence...

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Un camion de la morgue devant un CHSLD de Verdun, venu récupérer un corps, en avril dernier.

Ce n’est pas seulement la faute à « pas de chance » si le Québec a eu de très loin le pire bilan au Canada, et un des pires bilans au monde. C’est parce qu’on a mal fait les choses dans les centres de soins de longue durée.

Et quand je dis « on », je n’essaie pas de dire « le gouvernement Legault ». Tout était en place bien avant pour cette catastrophe.

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Vingt et une petites pages bien tassées, condensées, bouleversantes. Elles m’ont ramené au mois d’avril. Cette infirmière qui était allée prêter main-forte dans un CHSLD près de chez elle. Qui, en entrant, en croise une autre qui sort, défaite, après deux quarts de travail, en pleurs… Des corridors déserts… Des patients morts à chaque étage, des gens qu’on n’a plus le temps de laver, de faire boire… Une inconnue qui court dans le corridor pour chercher le mode d’emploi d’une bonbonne d’oxygène… Des médecins, des infirmières, des préposés qui pleurent leur vie sous le masque…

Vous vous souvenez ?

« Au début, c’était de la médecine de guerre, a dit un témoin à Mme Rinfret. Nous n’avions aucun support et il y avait trois à quatre morts par jour. Nous ne savions plus où mettre les corps. »

Il manquait de gens parce que des employés fuyaient ; il manquait de gens parce que des employés étaient malades (le quart de tous les cas de COVID-19 au printemps étaient des travailleurs de la santé ; 11 sont morts) ; il manquait de gens parce qu’on avait interdit l’accès aux proches ; il manquait de gens enfin, surtout, parce que depuis longtemps il en manquait.

Bien sûr, on ne savait pas, on ne connaissait pas le virus. N’empêche, lire ça aujourd’hui : « Nous ne pouvions pas porter de masque parce que les gestionnaires disaient que nous allions faire peur aux usagers et que le virus “ne se jette pas sur le monde”. Plus tard, nous avons dû garder le même masque durant toute la journée. » Il y a aussi eu celles qui se sont fait dire de l’enlever parce que les autres n’en avaient pas.

Bien sûr, le virus était tout nouveau. Bien sûr, partout dans le monde, ce sont les centres de personnes âgées malades qui ont été frappés plus durement.

Mais pourquoi plus ici ? Il faudra bien y répondre un jour…

C’est aussi l’incompétence qu’on lit dans ce rapport. Il y a eu plusieurs CHSLD bien gérés. Même au pire de la crise, ils ont bien contrôlé les infections. Mme Rinfret note qu’ils avaient en commun ceci : une cellule de crise bien organisée. Du leadership. De bonnes pratiques.

Mais beaucoup de centres étaient des navires sans capitaine, à la dérive, télécommandés de loin, c’est-à-dire de nulle part.

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Bien des choses ont été faites déjà. On a tenté de revaloriser la fonction de préposé. Québec vient de signer une convention avec les infirmières. Une certaine décentralisation va replacer des cadres dans les CHSLD.

Mais comme dit la protectrice : « La pandémie ne peut justifier à elle seule une déshumanisation des soins et des services, non plus qu’une rupture de protection des personnes les plus vulnérables de notre société. »

En d’autres mots, cette faillite nationale n’est pas seulement le fait d’une terrible malchance. Il va falloir comprendre ce qui y a mené, et qui est déjà exposé à grands traits dans ce rapport, fruit de centaines de témoignages, et qui ressemble beaucoup à ce qu’on a écrit au printemps.

Le chantier est maintenant celui de l’humanisation. Humanisation des soins, bien évidemment.

Mais ça ne s’arrête pas là. Nous avons collectivement une dette envers tous ces nouveaux venus qui sont, dans tellement de centres de soins, la ligne de front et la colonne vertébrale.

On n’a pas encore réglé le statut des sans-papiers, des réfugiés, qui sont ceux et celles qui prennent soin, qui lavent, qui nourrissent, qui réconfortent. On les a glorifiés momentanément. Mais leur statut n’est pas encore régularisé par le gouvernement fédéral. Que dire aussi de ceux qui ont été des travailleurs essentiels un peu partout, gardiens de sécurité, commis, concierges… ? Va-t-on tolérer de les renvoyer, parce qu’ils n’ont pas le statut de réfugié ? Vous étiez au front pour toute la nation, merci beaucoup, vous pouvez partir maintenant… C’est ça ?

Il me semble, même si ce n’est pas le propos de la protectrice, que nous avons une dette envers tellement de gens, et une obligation de reconnaissance qui dépasse les mots. On devrait s’en occuper urgemment, en attendant de redessiner les structures bureaucratiques et de faire partir le cycle administratif centralisé vers la décentralisation…