Bryan Beyung n’a jamais vécu à Asbestos. Mais sur la table de son atelier d’artiste, il y a une petite fleur de lys en bois avec, collée dessus, un cube de fibres d’amiante. C’est ce qu’on a donné à son père pour certifier sa francisation, en 1980.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Il n’a jamais vécu là, mais pour ce peintre muraliste montréalais, fils de réfugiés, le chemin de l’identité passe par cette ancienne ville minière. Pendant que les habitants là-bas ont décidé de changer le nom de leur ville, Bryan Beyung fait des peintures de l’immense mine abandonnée (on peut l’apercevoir dans un épisode de Tenir salon, à TV5, sans doute une des émissions à avoir le mieux parlé d’immigration et d’enracinement).

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Chimeng Wang et Bryan Beyund devant la murale Jade et ses homies

« Asbestos », ou « amiante » en français : c’est le rappel douloureux, incessant, d’une histoire industrielle qui finit mal. Un mot toxique, qui a mauvaise réputation.

Mais comme les gens, un mot peut cacher des identités multiples. Et pour la famille de Bryan Beyung, Asbestos est un nom joyeux qui se traduit par « liberté ».

Son père, Chimeng, réparait des motocyclettes à Phnom Penh et jouait du Santana et de la musique chinoise dans les bars. Sa mère, Ay Keang, vendait de la vaisselle chinoise aux Thaïs à la frontière. Il y eut la guerre. Ils ont fui le Cambodge. Se sont ramassés tous deux dans un camp de réfugiés en Thaïlande. À mesure que les pays occidentaux ouvraient leurs portes, les réfugiés quittaient le camp, petit à petit, un peu au hasard. Elle devait aller en France. Lui en Californie. Ils sont tombés amoureux. Ils ont plutôt suivi un prêtre québécois. Leur première adresse : Asbestos.

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Chimeng Wang et Ay Keang

Là, on les a aidés à s’installer. On leur a enseigné le français. Mais allez donc trouver un emploi en 1979 à Asbestos. Ils sont partis pour Montréal au bout d’un an.

Sur la même table de l’atelier de Bryan, il y a la photo d’un couple. Vous savez, ces photos de studio un peu officielles, pour lesquelles on s’habillait propre. C’est Lionel et Rachel Paradis, qui ont parrainé les parents de Bryan à Asbestos.

« C’est comme des deuxièmes parents pour nous, me dit Chimeng. Ils ont… touché mon cœur. » Il appuie la main sur sa poitrine.

Ils n’y ont habité qu’un an, mais toujours ils retournaient voir leurs protecteurs à Asbestos. C’est comme ça que Bryan, 35 ans, a connu cette ville minière. C’est comme ça que les mots Asbestos et Paradis se sont rencontrés dans sa tête d’enfant.

PHOTO FOURNIE PAR BRYAN BEYUNG

La toile Asbestos, peinte par Bryan Beyung

M. Paradis est mort d’une maladie respiratoire, comme tant de mineurs.

« Pour moi, Asbestos, c’était un nouveau commencement », me dit son père, l’air de me parler de la Terre promise.

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La famille s’est installée ensuite dans ce qui est encore le grand port d’entrée des réfugiés à Montréal : le quartier Norgate, à Saint-Laurent. À force de cogner à toutes les portes, Chimeng s’est trouvé un boulot dans une usine de métal. Ay Keang comme couturière. Ils ont déménagé à Anjou.

« Je suis un kid de l’Est, mais on revenait toujours à Saint-Laurent. Ma grand-mère est encore là, elle refuse de partir, même si, dans son logement, on vient faire un traitement contre les coquerelles chaque mois. C’est chez elle. On se retrouvait une vingtaine là-dedans le samedi soir à regarder le hockey, mon grand-père était un maniaque, ça criait beaucoup. »

Peut-être avez-vous vu l’art public de Bryan Beyung à Montréal. Une danseuse d’opéra de Pékin sur un mur du quartier chinois. Des baigneurs et une forêt à LaSalle. Des mangues cambodgiennes, angle Roy et Coloniale. Etc. Il a été invité à Boston, à Miami, à Port-au-Prince.

Depuis cet automne, il y a Jade et ses homies, réalisée avec Kolab à Saint-Laurent, à deux pas de chez sa grand-mère.

Comme on ne se visite plus trop pendant la pandémie, avant de commencer à peindre sur le mur jaune de cet immeuble de cinq étages, Bryan a commencé par peindre en énormes lettres « Allô à ma [grand-maman en chinois] », et lui a envoyé la photo de cette carte géante. Il est parti d’une vieille photo de sa cousine, qui allait à l’école Enfant-Soleil, à côté. On l’aperçoit rieuse avec des amis de ce quartier refuge de toutes les nations, de toutes les guerres et toutes les catastrophes.

Il a ajouté un sac du classique Dollarama local, « Bo, bon, pas cher ». Aussi un petit cèdre libanais – c’était après l’explosion à Beyrouth, l’été dernier. Sur le mur d’à côté, un bracelet avec une pierre de jade, « un symbole d’équilibre et de protection », l’idée qu’il se fait de la vie du quartier.

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Le père et le fils m’ont rejoint devant la murale. Chimeng, maintenant retraité, était fier de dire qu’il avait aidé son fils. Il est fier tout court. Bryan a du succès, une reconnaissance, il gagne sa vie avec son art.

Mais quand Bryan se faisait arrêter à répétition pour des graffitis, c’était une autre histoire.

Mes parents se sont intéressés à mon art quand je me suis mis à faire de l’argent. Je suis le mouton noir de la famille.

Bryan Beyung, peintre muraliste

Après des études en design graphique, il a sagement bifurqué vers un bac en administration et s’est vite trouvé un boulot à la Ville de Montréal, à la perception des taxes. Fonctionnaire municipal à temps plein de jour, graffiteur à temps partiel la nuit…

Il a tout laissé assez rapidement.

Comment peut-on quitter un si bon emploi, la sécurité, pour faire de la peinture ? Ses parents n’en revenaient pas.

« Pour eux, qui avaient fui la guerre, qui avaient fait tant de sacrifices, c’était une chose incompréhensible que je me consacre à l’art, sans aucune garantie financière. La réussite se mesure par un résultat financier. Ils désapprouvaient totalement mon choix. »

Ils ne comprenaient pas non plus la quête identitaire de leur fils.

« Au primaire, au secondaire, j’essayais d’être le plus québécois possible, mais je sentais bien que j’étais différent. J’ai pensé : “Je suis cambodgien.” Je suis allé au Cambodge à 18 ans. J’ai compris que j’étais un étranger pour eux. Je me sentais comme un étranger universel. Quand j’ai découvert le hip-hop, le skate, le graffiti, je me suis retrouvé avec des gens de toutes origines pour qui je n’avais pas à m’expliquer. Maintenant, je sais que je n’ai pas besoin de choisir entre toutes mes identités, cambodgienne, chinoise, québécoise. »

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Après des formations en Espagne avec son mentor hispano-haïtien Axel Void, Bryan a quitté le monde marginal du graffiti pour le monde « straight » de l’art public, sans pour autant renier ses anciennes amours de rue.

« C’est souvent au nom de la revitalisation que les villes commandent des murales, et souvent sur des murs où il y a des graffitis. Il y a un gros clash entre les graffiteurs et les muralistes en ce moment. Vous pouvez être certain que si vous faites une murale sur un mur où il y avait 22 graffitis, le lendemain, il y en a au moins un qui viendra mettre un tag. J’accepte ça. Le graffiti, par définition, c’est anarchiste. À part les graffiteurs entre eux, personne ne trouve ça cool, tu risques tout le temps la prison. » Ce rejet unanime les soude, c’est pour eux une sorte de pureté.

L’art mural, au contraire, est soumis à l’approbation populaire. On regarde par-dessus votre épaule pendant que vous peignez. Parfois, des « panels d’élus et de citoyens » veulent se mêler du concept en plus… C’est là que Bryan décroche.

Ces jours-ci, Bryan peint une série sur les Jeux olympiques de Montréal. « J’adore le sport. Ça me manque. J’ai toujours trouvé que c’était un élément d’unité, de rassemblement dans les sociétés. Les soirs à regarder le hockey chez ma grand-mère… J’ai joué, mais seulement un an, atome C [il rit], ça coûtait trop cher. Je me suis repris avec le hockey-balle.

« En creusant un peu, je me suis rendu compte que le sport est aussi un élément de division. Qui peut jouer ? Qui est entraîneur ? Qui peut acheter un billet ? Qui est propriétaire d’équipe ? C’est souvent des gens des minorités qui jouent dans les sports violents. »

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Je suis avec Bryan et Chimeng par ce soir froid et humide devant Jade et ses homies, qui regardent la zone industrielle de Saint-Laurent, le dos collé sur le quartier Norgate.

Chimeng est tout sourire en voyant le visage géant de sa nièce, peint par son fils. Il est prêt pour la prochaine murale.

« Je sais que c’est mon succès qui a changé sa vision, l’argent, mais ce n’est pas ça, l’art.

– C’est quoi, au fait ?

– C’est accepter d’être vulnérable. C’est toucher les gens. Partager. »

Il regarde la murale.

« Ces enfants-là, pour moi, c’est ça, Saint-Laurent. Je me suis rendu compte qu’en venant d’ici, je suis porté naturellement à prendre pour les perdants. Je peins les oubliés. Les moments simples. Extraordinairement ordinaires. »

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La fleur de lys en bois avec un cube de fibres d’amiante que Chimeng Wang a reçue pour certifier sa francisation

Chimeng n’a pas besoin d’en dire très long, il n’intellectualise pas comme son fils. Il lui rend hommage en étant son assistant. Et dans son art plein de non-dits, Bryan, en illuminant la ville ou en faisant des tableaux, remonte pudiquement le fil de cette histoire familiale où il y a des bombes, des mangues, de l’amiante, une fleur de lys en bois et quelques mains tendues.