Confidence du jeudi : je ne suis pas allée au gym depuis mars. Même quand mon gym a rouvert, après le Grand Confinement du printemps. L’idée de m’allonger sur un banc encore imbibé de sueur pour lever des poids, de respirer l’air tout juste expiré par l’inconnu qui court sur le tapis d’à côté…

Isabelle Hachey
Isabelle Hachey La Presse

Non. Juste non.

Ce n’est pas rationnel, dites-vous ? Le tapis de l’inconnu sera placé à distance réglementaire du mien ? Il n’existe aucune donnée prouvant qu’il y a propagation du virus dans les salles d’entraînement ?

M’en fiche. Je n’ai pas envie de prendre ce risque. Et il semble bien que je ne sois pas la seule.

Aux États-Unis, un sondage mené auprès de 5000 clients de gym révèle que 70 % d’entre eux n’y sont pas retournés depuis le début de la pandémie – et que 43 % ne prévoient pas le faire de sitôt.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Après avoir menacé de rouvrir malgré l’interdiction du gouvernement, les gym et centres de conditionnement physique sont revenus sur leur décision.

Le phénomène ne touche pas que les salles d’entraînement. Un autre sondage indique que 58 % des Américains se disent « mal à l’aise » à l’idée de manger à l’intérieur d’un restaurant, alors que 36 % se disent « très mal à l’aise », rapporte la publication spécialisée en affaires Marker.

Pareil pour les cinémas. En septembre, la sortie du film Tenet, de Christopher Nolan, devait marquer le grand retour en salle des cinéphiles. Les recettes ont été si décevantes que les studios d’Hollywood ont renoncé à lancer de grosses productions d’ici la fin de l’année.

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Au Québec, des propriétaires de gym ont menacé, cette semaine, de braver l’interdiction et de rouvrir leurs portes en zone rouge, avant de faire volte-face.

Dans cette fronde, il y a un désespoir fort compréhensible. Mais il y a aussi cette idée que si on reprend une vie normale, le monde tel qu’on le connaissait avant la pandémie reviendra.

Malheureusement, ce n’est pas si simple.

On peut bien s’imaginer que tout ce qui retient la relance économique du Québec, c’est une poignée de bureaucrates autoritaires qui insistent pour comprimer nos libertés – qui en jouissent, même, trop heureux de satisfaire leur dévorant désir de contrôle social.

Mais si le gouvernement levait toutes les restrictions demain, s’il abolissait les zones rouges, s’il ouvrait le Québec à tout vent et à tout virus, l’économie redémarrerait-elle sur les chapeaux de roue ?

Probablement pas. Tant qu’ils ne se sentiront pas en sécurité face à un virus mortel et contagieux, les Québécois resteront largement encabanés, qu’ils y soient forcés ou non.

La meilleure façon de relancer l’économie, c’est encore de trouver un moyen d’éradiquer ce virus. Et de ne pas perdre de vue que c’est lui, l’ennemi à abattre.

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François Legault nous supplie de ne pas nous habituer aux morts. Dix-neuf lundi. Dix-sept mardi. Ce ne sont pas que des chiffres.

Mais… il y a les opérations reportées, l’angoisse qui monte, les entreprises qui font naufrage, les artistes qui en arrachent et tant d’autres choses encore.

Le premier ministre jongle avec toutes ces balles. Son jeu d’équilibriste fait inévitablement des mécontents. On sent une fatigue, même si les trois quarts des Québécois continuent d’adhérer aux mesures sanitaires, selon l’Institut national de santé publique du Québec.

On sent monter la grogne, et pas seulement des propriétaires de gyms. À bout de souffle, les restaurateurs et les hôteliers ont de plus en plus de mal à accepter les décisions gouvernementales.

On est loin de la belle solidarité du printemps, quand les journalistes affectés au point de presse étaient considérés comme des traîtres à la nation parce qu’ils osaient talonner le gouvernement sur sa réponse à la pandémie.

À l’époque, une bonne partie des Québécois auraient voulu que les journalistes s’en tiennent aux tartelettes portugaises du DArruda. Les partis de l’opposition se tenaient tranquilles. François Legault, dont le taux d’approbation frisait les 88 %, les félicitait pour leur belle collaboration.

Ça ne pouvait pas durer éternellement. Mercredi, Geneviève Guilbault a même senti le besoin de lancer un appel à la solidarité à ses adversaires politiques. Elle a accusé les libéraux, en particulier, de faire preuve d’irresponsabilité en critiquant la gestion de la pandémie du gouvernement.

En temps normal, on aurait pu dire que la vice-première ministre s’énerve pour bien peu de choses. Les partis de l’opposition, après tout, sont là pour s’opposer.

Mais on n’est pas en temps normal. On est peut-être dans le pire moment pour semer le doute sur les mesures sanitaires imposées par Québec. Il n’y a qu’à jeter un coup d’œil sur ce qui se passe en Europe pour s’en convaincre.

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Là-bas, le virus s’emballe. Le continent entier a été surpris par l’accélération soudaine de la pandémie, a admis Emmanuel Macron, mercredi, en annonçant le retour du confinement en France.

Tous, nous en sommes au même point : débordés par une deuxième vague qui, nous le savons désormais, sera sans doute plus dure et plus meurtrière que la première.

Emmanuel Macron

La vaste majorité des pays d’Europe déclarent plus de cas quotidiens qu’ils n’en déclaraient au printemps. Dans les hôpitaux, les unités de soins intensifs débordent de patients gravement malades.

L’Allemagne ferme ses cafés et ses restaurants. L’Espagne déclare l’état d’urgence. L’Italie enregistre des nombres record de nouveaux cas. La Belgique demande à ses médecins de continuer à travailler même s’ils ont été déclarés positifs au coronavirus…

En mars, l’Europe a été notre baromètre. On ne peut que s’inquiéter de la vague qui submerge à nouveau le continent. Et se rappeler que, si on cesse d’être vigilants, c’est sans doute ce qui nous attend.