Je lisais les propos de Daniel Castonguay, et j’étais sidéré : le PDG du CISSS de Lanaudière expliquait à La Presse qu’il n’avait jamais été mis au courant des témoignages incriminants d’Atikamekw de Manawan à l’égard de l’hôpital de Joliette, pendant la commission Viens.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Dans ses travaux, la commission Viens a recueilli plusieurs témoignages de résidants de Manawan sur les mauvais traitements subis à l’hôpital de Joliette.

Or, selon ce qu’a confié Daniel Castonguay à la journaliste Suzanne Colpron, l’info ne s’est jamais rendue jusqu’à lui, le patron du CISSS. La gestionnaire qui devait le faire ne l’a pas fait (la femme en question conteste vivement cette version des faits, dans La Presse de ce jeudi).

Mais disons que le PDG ne savait pas. Est-ce que ce serait surprenant ? Car si nous avons appris une chose à propos du système de santé québécois depuis le début de la pandémie, c’est sa formidable incapacité à savoir ce qui se passe dans ses propres entrailles.

La tête du dinosaure décrète quelque chose et…

Et le dinosaure ne peut pas les livrer. Enfin, il peut, mais pas tout de suite. Peut-être un jour. Si le fax fonctionne…

Il n’y a donc rien de sidérant à ce qu’une vingtaine d’autochtones aient témoigné des mauvais traitements subis à l’hôpital de Joliette devant une commission d’enquête et que le CISSS – qui chapeaute l’hôpital – n’en ait jamais entendu parler. Ou alors à ce que le patron du CISSS savait, mais que rien n’ait changé.

Il y a deux sous-produits de cette lourdeur bureaucratique qui teinte de façon transversale le système de santé, que ce soit au CISSS de Lanaudière ou ailleurs : l’absurdité et l’inhumanité.

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L’article de Suzanne Colpron cite Jolianne Ottawa, infirmière de Manawan, qui évoque un infirmier-praticien spécialisé qui est allé donner une formation en sécurisation culturelle spécifique aux Atikamekw à l’hôpital de Joliette, où seulement trois employés se sont présentés…

Cet infirmier-praticien spécialisé s’appelle Alexandre Deslauriers St-Jean. Il pratique à Manawan depuis 2012. Dans le cadre de sa maîtrise, il a conçu une formation pour les employés de l’hôpital de Joliette, pour les aider à comprendre la réalité autochtone dans un contexte de soins.

« L’idée, c’était de leur parler de l’impact du colonialisme canadien sur la vie des autochtones. Il y a un paternalisme dans le colonialisme qui se perpétue dans les soins de santé. L’idée, c’était de dire aux soignants : “Si vous soignez un autochtone comme n’importe qui d’autre, c’est un problème, parce qu’en le traitant comme les autres, sans le savoir, on le discrimine…” »

C’est un vaste sujet, la « sécurisation culturelle », que j’ai abordé dans une chronique sur la Dre Pascale Breault, qui pratique à Manawan. M. Deslauriers St-Jean voulait simplement éveiller les gens de l’hôpital de Joliette en leur parlant de cette réalité qui a une influence sur les soins.

« Un diabète, ce n’est pas qu’un diabète, me dit-il. Si je te dis à toi : “Prends telle ou telle pilule”, tu vas sans doute le faire. Mais si le patient est autochtone, il y a des chances qu’il me dise qu’il va prendre la pilule et qu’il ne la prenne pas. Parce que c’est encore un Blanc qui lui dit quoi faire. Il faut une approche différente, basée davantage sur la discussion et sur le partenariat. Mais au quotidien, si tu ne sais pas ça comme soignant, c’est difficile… »

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Alexandre Deslauriers St-Jean est infirmier-praticien spécialisé à Manawan.

Alexandre Deslauriers St-Jean a donc monté son cours d’une heure, en collaboration avec Josée Roch, la cheffe des urgences de l’hôpital de Joliette. Les employés qui s’y présentaient, le 30 janvier 2019, étaient payés. Plus de 200 employés de l’hôpital – infirmières, gestionnaires, médecins – ont reçu une invitation…

Nombre de participants : cinq, me dit Alexandre Deslauriers St-Jean.

Sept, m’a assuré le CISSS de Lanaudière.

« As-tu été déçu ?

– Énormément. Mais pas si surpris. »

Je soupçonne qu’Alexandre Deslauriers St-Jean a été encore plus déçu quand, récemment, il a appris qu’une firme de consultants de l’Abitibi-Témiscamingue avait décroché un contrat de formation du CISSS pour former les employés aux défis de la sécurisation culturelle autochtone en contexte de soins.

« Nous, à Manawan, on n’a même pas su que le CISSS cherchait à avoir des formateurs en sécurisation culturelle. On l’a su une fois que le contrat avait été donné. »

Alexandre Deslauriers St-Jean sait que les défis sont immenses, que la formation à la réalité autochtone dans nos hôpitaux est incomplète, comme en témoigne la mort de Joyce Echaquan. Il me dit que la mort de Mme Echaquan va malheureusement inciter d’autres Atikamekw à attendre avant de se faire soigner.

Je lui demande, pris d’un vertige que je lui décris sur l’immense travail à faire, sachant les siècles de traumatismes infligés aux autochtones :

« Quelle est la solution ?

– Oh boy, répond-il du tac au tac. Déjà, en parler, c’est une piste de solution, car si on ne sait pas qu’on ne sait pas quelque chose, c’est dur de changer son approche. »

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Je reviens à la déshumanisation du système de santé, qui remonte à bien avant les CIUSSS et les CISSS. Je suis encore traumatisé par une histoire de marchette d’enfant que j’avais traitée en chronique en 2013, avant les CISSS et les CIUSSS, à l’époque des « agences de la santé ».

Alors il faut parler de racisme systémique, qui pénalise les autochtones qui ont besoin de soins de santé, oui, absolument. La mort de Joyce Echaquan est une confirmation funeste de ce qui était décrit par les Atikamekw devant la commission Viens.

Mais il en va du racisme systémique comme de bien des maux dans ce vaste archipel qu’est le système de soins : il faudra un jour s’attaquer parallèlement à la lourdeur d’un système qui crée de la déshumanisation, toutes sortes de déshumanisations.