Le grand patron du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Lanaudière, Daniel Castonguay, affirme qu’il n’était pas au courant des nombreuses plaintes de racisme formulées par des autochtones à l’endroit de l’hôpital de Joliette.

Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

Une vingtaine de témoignages entendus à la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec, connue sous le nom de commission Viens, ciblaient nommément l’hôpital de Joliette. Le rapport a été déposé le 30 septembre 2019, presque un an jour pour jour avant la mort de Joyce Echaquan.

« Quand on dit qu’on n’était pas au courant, c’est que les témoignages étaient inscrits dans 500 et quelques pages. Eux, on ne les avait pas vus », a justifié M. Castonguay, en entrevue avec La Presse.

Mais comment se fait-il que personne n’ait alerté les autorités de ce centre hospitalier ?

Depuis la création des CISSS, en avril 2015, un hôpital comme celui de Joliette n’a plus de PDG ou de direction qui lui est propre et relève de la direction du CISSS. M. Castonguay, en poste depuis 2015, dirige l’hôpital de Joliette, à Saint-Charles-Borromée, et celui de Pierre-Le Gardeur, à Terrebonne, en plus de nombreux autres établissements. « Je suis un nomade », dit-il.

En septembre 2018, une représentante du CISSS de Lanaudière avait rencontré les procureurs de la commission Viens, qui lui avaient fait part des incidents racistes qui se produisaient chaque année dans tous les services de l’hôpital de Joliette envers les membres de la communauté de Manawan, à 180 kilomètres au nord de Joliette. M. Castonguay explique que, « pour toutes sortes de raisons », cette représentante, Maryse Olivier, ne l’avait pas informé.

« Un des commissaires avait demandé à notre représentante, présente à ce moment-là, de faire le pont avec moi, que les témoignages étaient durs envers l’hôpital, et ce suivi n’a pas été fait », avance-t-il.

On a regardé les recommandations, mais ça ne ressort pas. Ça sort dans les témoignages. Et là, on les a tous regardés attentivement et on va faire des travaux. On va approfondir de façon importante chacun des éléments.

Daniel Castonguay, patron du CISSS de Lanaudière

C’est ainsi qu’il a fallu attendre deux ans après ces nombreuses plaintes de négligence et une mort dans des conditions inacceptables pour que les autorités commencent à réagir au climat de racisme qui régnait dans l’établissement.

Bouchées doubles

Depuis, cependant, le CISSS entend mettre les bouchées doubles pour faire le nettoyage.

« Maintenant, on réalise qu’on a des choses à changer dans notre milieu, beaucoup plus importantes qu’on aurait pu le penser, déclare le PDG, Daniel Castonguay. On s’engage pleinement à faire ces changements-là, et dans un délai très rapide. »

Le plan d’action élaboré par le CISSS comprend une série de mesures, dont la nomination d’un gestionnaire au sein de la direction générale, responsable de sa mise en œuvre. « Cette personne va probablement venir de la communauté atikamekw », note M. Castonguay.

La prochaine étape pour moi, c’est de rencontrer le chef [Paul-Émile] Ottawa et le conseil de bande pour échanger sur les actions qu’ils veulent proposer, celles que, nous, on propose, et de mettre tout ça ensemble.

Daniel Castonguay

Un premier contact entre le CISSS et le chef de la communauté de Manawan a eu lieu dans les jours qui ont suivi la mort de Joyce Echaquan, le 28 septembre. Une rencontre devait avoir lieu le 14 octobre, mais elle a été annulée à la demande de la communauté de Manawan, « à cause de la disponibilité de certains élus », indique Sipi Flamand, vice-chef du conseil de bande.

Une formation en « sécurisation culturelle » a par ailleurs été mise sur pied pour permettre au personnel de l’hôpital de Joliette de mieux comprendre l’histoire et les conditions de santé des Atikamekw. Elle sera offerte à tous les employés dès novembre.

Il y a quelques années, cette approche avait déjà été tentée, rappelle Jolianne Ottawa, une infirmière de Manawan qui a témoigné à la commission Viens : « J’ai un collègue, un infirmier praticien, qui est allé donner une formation en sécurisation culturelle spécifiquement chez l’Atikamekw à l’hôpital de Joliette. Les professionnels, les infirmières, les dirigeants, les gestionnaires étaient invités et c’était une formation payée. Vous savez combien de personnes sont allées ? Il y en a eu trois. »

Changer d’approche

Selon M. Castonguay, toutefois, cette nouvelle formation « devrait démystifier beaucoup de choses et permettre de faire un pas en avant ».

« C’est sûr que c’est un hôpital qui doit changer son approche de façon beaucoup plus importante puisque c’est un hôpital qui intègre une communauté autochtone. Il doit absolument être un hôpital modèle, insiste-t-il. Nous, c’est drôlement important qu’on intègre une nouvelle approche avec une sécurisation ethnique pour donner des soins de qualité. Et c’est là-dedans qu’on s’engage. »

M. Castonguay promet aussi de créer un service d’accompagnement pour les autochtones qui voudraient porter plainte contre l’hôpital de Joliette.

Joyce Echaquan, cette mère de sept enfants, est morte le 28 septembre à l’âge de 37 ans d’une cause encore inconnue. Une enquête interne a été déclenchée par le CISSS pour faire la lumière sur les circonstances entourant sa mort et déterminer si les soins prodigués étaient adéquats.

Une enquête publique du coroner, présidée par Géhane Kamel, est aussi en cours, et plusieurs poursuites judiciaires ont été entamées par la famille Echaquan, représentée par l’avocat de Québec Jean-François Bertrand. Une demande d’enquête a été déposée par MBertrand mardi à l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) pour se pencher sur le comportement des soignants impliqués.

« Plusieurs éléments d’information ont commencé à nous arriver, mais l’enquête n’est pas encore terminée, précise M. Castonguay. Je me suis engagé auprès du coroner en chef, on va lui fournir toutes nos informations de nos enquêtes. On va agir avec une très grande transparence. On va rendre ça disponible. »

Peu avant sa mort, Joyce Echaquan avait filmé avec son téléphone une vidéo diffusée en direct sur les réseaux sociaux, dans laquelle on entend les insultes et les commentaires racistes d’une infirmière et d’une préposée aux bénéficiaires à son chevet. Sa mort, qui a ébranlé le Québec, a forcé une prise de conscience.

« Est-ce qu’on a un problème avec la journée où les soins ont été donnés à Mme Echaquan ou on a un problème d’organisation du travail dans sa globalité ? demande M. Castonguay. On regarde très largement. Je peux vous dire qu’avec les éléments qui sortent, on va avoir des changements, des corrections à faire. »