On a tous des biais. Tous. C’est sans doute profondément humain.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

C’est ce que je me suis dit après avoir lu la Dre Pascale Breault, qui publie une lettre dans la section Débats sur la tragédie de Joyce Echaquan, morte à l’hôpital de Joliette, morte sous les quolibets racistes de deux soignantes.

La Dre Breault fait partie d’une équipe de médecins et d’infirmières qui compte plus de 500 patients dans la réserve de Manawan, celle de Joyce Echaquan. La Dre Breault connaît les Atikamekw. Elle les soigne. Et elle les aime.

La mort de Joyce Echaquan l’a secouée au plus profond de ses tripes. Bien sûr, il y a le côté humain du drame : Joyce Echaquan, mère de sept enfants, qui agonise, qui se filme agonisant sous les quolibets de deux soignantes qui nient sa douleur…

Et qui meurt.

La Dre Pascale Breault a été atterrée par la mort de Joyce Echaquan en tant qu’humaine, en tant que Québécoise.

Mais elle a aussi été ébranlée en tant que soignante, en tant que formatrice de soignants. Parce qu’en plus de soigner les gens de Manawan, la Dre Breault a aussi enseigné la médecine à l’Université Laval. Elle y a donné le cours « Justice et médecine ».

Qu’y a-t-il au programme, dans ce cours ?

Les biais implicites des soignants.

* * * *

Un quoi ? Un « biais implicite » ?

Un préjugé, disons. Un préjugé qui vous fait voir le réel d’une certaine façon, d’une façon erronée.

La Dre Breault donne donc cet exemple, dans son cours : celui d’un homme, dans la quarantaine, inconscient, qui arrive aux urgences. Autochtone. Il a des vomissures sur ses vêtements…

La prof-médecin demande aux 200 étudiants en médecine de lui soumettre un diagnostic sur l’état de l’homme…

Les étudiants ont tous la même réponse : le patient a les facultés affaiblies…

La Dre Breault écoute les hypothèses, toutes reliées à l’alcool. Puis elle leur soumet la pléthore de problèmes cliniques qui peuvent affliger un homme dans cet état. Plusieurs maux peuvent faire atterrir un homme aux urgences, inconscient après s’être vomi dessus.

Ça peut être une infection, ça peut être un traumatisme crânien, entre autres…

Pas juste un état d’ébriété avancée.

Pascale Breault raconte le silence qui est tombé dans la classe, silence qui disait l’« épiphanie » qui venait de frapper les étudiants : ils avaient succombé à ce biais implicite, celui qui veut qu’un autochtone inconscient qui arrive aux urgences plein de vomissures soit forcément intoxiqué à l’alcool…

Pour soigner, il faut trouver le « bon » mal. C’est la job du médecin. Et si le médecin a le biais implicite qu’un autochtone qui s’est vomi dessus ne peut qu’être ivre, il va exclure les autres maux…

Et le patient va mourir.

L’exercice avec les étudiants en médecine vise justement à leur faire prendre conscience que les biais implicites sont dangereux. Que pour s’en prémunir, il faut d’abord être conscient que ces biais existent.

Les biais implicites peuvent survenir dans tous les milieux. Mais quand ça arrive dans le milieu de la santé, c’est la vie d’une personne qui est en jeu.

La Dre Pascale Breault

La lettre de la Dre Breault que publie La Presse ce samedi est puissante parce que la soignante ne s’exclut pas de l’équation des biais implicites. Elle sait que ces biais, elle les porte en elle.

« Ce que j’ai vu et entendu, dans la vidéo faite par Joyce avant sa mort, dit-elle, les mots racistes, la négation des maux, ça m’a rappelé tellement de fois où mes patients de Manawan m’ont nommé des choses à propos de l’hôpital de Joliette… Des choses que j’ai invalidées. Ils ont nommé leur insécurité culturelle, mais j’ai invalidé ces griefs de mes patients, parce que ça ne fittait pas dans ma grille d’analyse. »

Cette grille d’analyse, c’est qu’elle les connaît, ses collègues soignants de l’hôpital de Joliette. Elle les connaît, elle les apprécie. Sa grille d’analyse, c’est que certains maux doivent être traités à l’hôpital et que l’hôpital de Joliette, c’est un bon hôpital, où il y a de bons soignants…

Mais quand ses patients ont verbalisé leur insécurité culturelle, leur peur d’être envoyés à l’hôpital de Joliette – parce que les Atikamekw sont suspicieux face à cet hôpital à force d’y vivre du mépris, petit et grand, mépris lié à leur condition d’autochtones –, Pascale Breault, médecin pourtant éveillée aux biais implicites, ne les a pas crus.

« Là où je ne suis pas fière de moi, me dit Pascale Breault, c’est que s’il n’y avait pas eu la vidéo de Joyce, je me demande : serais-je retombée dans mes vieux réflexes ? Je réalise tout ça et j’enseigne la sécurité culturelle ! Imaginez les autres… »

* * *

Je vous parle de Pascale Breault. Je vous parle d’une médecin qui pourrait soigner à peu près n’importe où. Vous savez à quel point on manque de médecins partout. Or, la Dre Breault a choisi de faire une partie de sa pratique à Manawan, auprès des Atikamekw.

Je vous demande : est-elle raciste ?

J’entends votre réponse : bien sûr que non.

La Dre Pascale Breault n’est pas raciste. Mais elle porte en elle des biais implicites. Elle en est consciente. Elle reconnaît qu’il lui faut faire encore plus attention à ce biais, et ce biais ne fait pas d’elle une mauvaise personne…

Au contraire.

Connaître ce biais inconscient la rend encore plus vigilante.

Être éveillé au biais, le nommer : c’est une façon de le réduire au minimum, pour soigner encore mieux.

Nommer les choses, c’est le début d’une forme de remède.

Je vois un lien entre la Dre Breault qui nomme son biais implicite et le débat sur la reconnaissance du racisme systémique au Québec.

Reconnaître cela, reconnaître la réalité implacable et chiffrée qu’il y a une difficulté supplémentaire à vivre sa vie quand on n’est pas issu de la majorité, ne fera pas de nous de mauvaises personnes, une mauvaise société. Au contraire.