Il y a eu une pétition pour condamner le mot prononcé en classe par la professeure Verushka Lieutenant-Duval à l’Université d’Ottawa.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Il y a eu une pétition de 34 profs de cette même université pour appuyer leur collègue dans la tourmente.

Il y a maintenant une pétition d’autres profs pour condamner les profs qui ont appuyé la prof Lieutenant-Duval.

Vous suivez ?

Dans cette troisième pétition en ligne, des centaines de profs de l’Université d’Ottawa expriment leur « indignation face à l’utilisation par [leurs] collègues de leur pouvoir et de leur privilège de contribuer aux structures de la suprématie blanche ».

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L’Université d’Ottawa se trouve au cœur d’une controverse depuis la suspension d’une professeure qui a utilisé le « mot commençant par n ».

Vous sentez la guerre culturelle éclater au bord de la rivière des Outaouais ? Les profs francophones d’un côté. Les profs anglophones de l’autre. Entre les deux, un mur d’incompréhension.

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« Contribuer aux structures de la suprématie blanche », vraiment ? La lettre d’appui à Mme Lieutenant-Duval est pourtant un modèle de modération. Elle réaffirme la nécessité de combattre les microagressions dont sont victimes les minorités sur le campus. Elle reconnaît le racisme systémique. Et ce n’est pas un hasard.

« Nous avons écrit cette lettre de manière à ce qu’elle ne soit pas bêtement récupérée par la droite identitaire », confie Maxime Prévost, l’un des profs signataires.

Récupérée, cette lettre l’a été quand même. C’était inévitable. « Il y en a qui s’en servent, qui s’abreuvent de cela en ce moment. Ils se délectent », se désole Marc-François Bernier, également signataire.

Sentez-vous le débat se cristalliser ? Se polariser un peu plus chaque jour, balayant toute nuance au passage, comme se polarisent désormais tous les débats ?

Jacques Frémont, lui, ne le sent que trop bien. Mercredi soir, le recteur de l’Université d’Ottawa a lancé un « appel au calme ». Dans une déclaration écrite, la deuxième depuis le début de cette crise, il tente d’apaiser un peu tout le monde – une position en demi-teinte qui risque fort, dans ce climat explosif, de fâcher un peu tout le monde.

« Plus y a de tensions, écrit-il, plus les discours semblent devenir radicalisés et polarisés, moins un dialogue serein permettant de sortir grandi de cette crise peut s’établir. »

Et puis : « Nous devons et pouvons faire mieux. »

On l’espère tous ardemment.

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Les 34 profs qui ont signé la lettre d’appui ne sont pas rétrogrades. « Nous sommes tous progressistes », dit Maxime Prévost. Seulement, ces profs s’inquiètent du climat de censure qui étouffe les campus universitaires. Ils défendent un principe fondamental : la liberté de l’enseignement.

Pourtant, il s’en trouve pour les traiter de racistes.

À l’autre bout du spectre, il s’en trouve pour s’indigner avec eux, mais d’une indignation de façade. Ces gens-là se moquent bien de la liberté de l’enseignement. Ils ont sauté sur l’affaire pour ressasser leurs obsessions sur le racisme systémique, le multiculturalisme, les islamo-gauchistes et la bien-pensance…

On n’en sort pas. On n’avance pas.

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Tout ça pour cinq lettres. Six, en anglais.

Des lecteurs m’ont reproché de ne pas les avoir alignées pour former le mot honni dans ma dernière chronique. Ils y voient une abdication, un manque de courage. Selon eux, il faut l’écrire, le clamer haut et fort, encore et encore, au nom de la liberté d’expression.

Je comprends ce point de vue. Je ne le partage pas.

Je trouve qu’on l’a assez lu, assez entendu, ce mot, dans les derniers jours. Je revendique la liberté d’expression, pas celle de blesser des gens en toute connaissance de cause.

Parce que oui, ce mot blesse. Il est encore trop souvent proféré pour rabaisser des êtres humains. À trop se camper dans ses positions, on risque de ne plus entendre les nombreux membres de la communauté noire qui se tuent à le dire.

Les mots peuvent avoir plus d’un sens.

Si on les brandit comme des étendards, comme autant de doigts d’honneur aux wokes et aux Anglos qui osent nous traiter de frogs sur Twitter, ça ressemble dangereusement à de la provocation.

Je n’agiterai pas ce chiffon rouge.

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Les mots, donc, peuvent avoir plus d’un sens.

C’est d’ailleurs en expliquant à ses étudiants que des Afro-Américains s’étaient réapproprié le « mot commençant par n » pour en faire un marqueur identitaire que Verushka Lieutenant-Duval s’est retrouvée au cœur de la tempête.

D’autres mots ont été récupérés et vidés de leur sens initial. Woke, par exemple. À l’origine, ce mot d’argot afro-américain signifiait « éveillé », conscientisé à l’existence des injustices sociales et raciales en ce bas monde.

Désormais, le mot woke est utilisé pour dénoncer ceux qui se réclament de cette conscience sociale. Comme le terme « politiquement correct », c’est devenu une insulte envers ces « flocons de neige » que l’on juge décidément bien trop fragiles.

Aux États-Unis, Donald Trump a instrumentalisé le terme fourre-tout de cancel culture pour s’en prendre à ses adversaires démocrates. « Une de leurs armes politiques est la culture de l’annulation. Faire perdre leur travail aux gens, humilier les dissidents et exiger la soumission totale de quiconque n’est pas d’accord. C’est la définition même du totalitarisme », a-t-il dénoncé, le 4 juillet, au mont Rushmore.

Pour un président qui s’est fait une spécialité de jeter ses opposants en pâture à ses millions d’abonnés sur Twitter, la déclaration ne manquait pas d’ironie.

La culture de l’annulation, une autre hideuse créature des réseaux sociaux, n’est pas l’apanage de la gauche. Ni aux États-Unis ni au Québec – quoi qu’en disent les commentateurs de droite qui passent leur temps à se plaindre qu’« on ne peut plus rien dire » sur l’une ou l’autre de leurs tribunes.

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Il reste que cette culture est en train de submerger les universités nord-américaines. Le courant, né aux États-Unis, déferle déjà sur les campus anglophones du Canada. Il menace désormais les campus francophones.

Au front, les profs sont immensément inquiets ; plusieurs d’entre eux m’ont confié ces derniers jours être témoins de la montée de ce courant dogmatique, de cette certitude morale fulgurante, de cette intransigeance qui risque de les emporter au détour d’une phrase.

Aux États-Unis, 153 intellectuels ont publié en juillet une lettre qui a fait grand bruit dans le magazine Harper, pour dénoncer ce mouvement qui menace le débat public.

Parmi les signataires, Noam Chomsky, Margaret Atwood, Salman Rushdie et Kamel Daoud. Pas exactement les personnalités les plus réactionnaires qui soient…

« Cette atmosphère étouffante va finir par nuire aux causes les plus vitales de notre époque, prévenaient-ils. Pour vaincre de mauvaises idées, il faut les exposer, argumenter et convaincre, et non pas essayer de les taire ou espérer qu’elles disparaissent. »

Alors voilà, nous sommes prévenus.

Nous savons que le courant est fort. Nous savons qu’il a déjà commencé à se répandre sur les campus québécois. Au nom de la liberté de l’enseignement, il faut tout tenter pour l’endiguer, avant qu’il ne soit trop tard.