Je me souviens des camions de l’armée et des soldats en ville. Je me souviens de l’Halloween un samedi, qu’il fallait « passer » à la clarté du jour, à cause des « évènements ».

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Je me souviens de l’effroi de ma mère après un « bulletin spécial d’information » annonçant l’enlèvement de Pierre Laporte. Je me souviens de l’espèce d’excitation révolutionnaire de mes quatre sœurs, imprégnées à divers degrés du romantisme marxiste. On sortait de Mai 68, Cuba avait fait sa révolution 11 ans plus tôt, il y avait encore des maoïstes, Ferré chantait Aragon et la Chine qui « s’est mise en commune »…

On a beau avoir 6 ans, quand le monde bascule, ça se voit. Je dirais même : c’est un âge parfait pour s’en apercevoir. On voit tout trembler d’en bas. On voit les forces en présence, pour ainsi dire.

Longtemps, j’en ai vu se promener avec des écussons appelant à la libération des « prisonniers politiques ». Les felquistes emprisonnés n’ont jamais été des prisonniers politiques. Un prisonnier politique est une personne détenue pour ses idées subversives aux yeux d’un régime. Les felquistes en prison avaient commis des crimes de droit commun, passés à l’assouplisseur de la motivation politique. Bombes, homicides, enlèvements, holdups.

À côté de cela, la réaction politique et policière apparaît maintenant pour ce qu’elle était : une vaste manipulation et un abus de pouvoir. Près de 500 personnes innocentes, détenues préventivement sans mandat pendant plusieurs jours, jamais accusées. Oui, voir ou revoir Les ordres, de Michel Brault, l’un des grands films québécois.

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Ce qui m’intéresse aujourd’hui n’est pas de savoir si Paul Rose a mis un revolver sur la table devant Cossette-Trudel – le père. De toute manière, on parle beaucoup trop de ces péripéties misérables, et pas assez de l’otage. Il faudrait aussi voir ou revoir le documentaire formidable de Carl Leblanc, qui a donné la parole à James Richard Cross en 2004 (L’otage).

Ce qui m’intéresse aujourd’hui n’est pas tant de savoir qui du gouvernement fédéral, ou du Québec, ou de toutes les polices, devrait présenter plus fort ses excuses.

Non pas que les abus de pouvoir de l’époque ne valent pas des repentances.

Mais 50 ans plus tard, ce que je trouve plus intéressant à explorer est la mécanique de la peur.

À quoi tient une démocratie, au fond ? On a beau avoir les plus magnifiques textes constitutionnels, si dans les institutions qu’elle a créées, il ne se trouve personne pour en faire vivre l’esprit, ça ne vaut rien.

La semaine dernière, Julius Grey, grand défenseur des droits de la personne, écrivait dans The Gazette qu’il aurait dû dénoncer les abus de la police pendant la crise d’Octobre. « Comme étudiant en droit [à McGill], je savais que la répression était mal, mais je ne l’ai pas dénoncée parce que ça semblait futile dans le climat ambiant. » Il regrette de ne pas l’avoir fait.

L’aveu est tout à son honneur. Mais dans ces temps troubles dont on n’a pas vraiment idée aujourd’hui, vu que tout semble si clair, peu de gens ont parlé.

C’était une ligne difficile à tenir, celle du refus de la violence politique ET de la violation massive des libertés publiques. Les sondages de l’époque indiquent surtout que la terreur, véritable et exagérée, ralliait presque tout le monde à la cause policière.

Quelques voix dans le tumulte ont émergé, dont celle de Claude Ryan, qui était alors directeur du Devoir. On ne pouvait pas le soupçonner de sympathies terroristes, pas même sécessionnistes, comme la suite de l’Histoire allait le confirmer. Mais il a tenu cette ligne rigoureuse, au risque de se faire accuser de fomenter un coup d’État (!).

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Je laisse aux historiens le soin de démêler le vrai du faux de ces « évènements », qui ont un écho politique un demi-siècle plus tard.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est à quel point on voit clair, 50 ans plus tard, combien tout est simple avec le recul. Et combien il faut de courage et de lucidité pour dire « non » pendant que tout le monde dit « oui ». Ou plus exactement : pendant que tout le monde se tait, même si une petite voix intérieure murmure quelque chose. Ou qu’un intérêt vous pousse à ne rien dire.

Je regardais le médecin officiel du président des États-Unis expliquer péniblement pourquoi il avait menti aux journalistes sur l’état réel de Donald Trump. Je lisais la peur dans ses yeux.

Tous ceux qui se taisent pendant que ce président défait les principes mêmes de la Constitution américaine. Le procureur général Barr, devenu son avocat personnel, les élus républicains, qui ont avalé tous ses serpents, couleuvres et pangolins.

Je repense souvent à une conférence d’experts en droit et en terrorisme à Ottawa, quelques années après le 11 septembre 2001. Il y avait là plusieurs grands noms. Le juge Antonin Scalia, de la Cour suprême des États-Unis, avait refroidi les beaux esprits en disant à peu près ceci : vous aurez beau dire ce que vous voudrez sur l’importance de protéger les droits fondamentaux même en temps de crise, ou de guerre, s’il y a un deuxième 11-Septembre, tout ça va voler en fumée. Les gens vont vouloir de la sécurité avant tout.

Quand tout le monde a peur, tout le monde se fout un peu des arrestations sans mandat de poètes…

Et pour choquants qu’ils soient, ces propos n’en sonnent pas moins vrai, si on se retourne même à moitié pour regarder l’Histoire…

À la fin, une démocratie ne peut vivre que si des gens disent « non » quand tout le monde se tait. Elle ne peut vivre que parce qu’elle vibre dans le cœur d’assez de gens. À Washington comme partout.