« I can’t breathe. »

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Quand il a entendu ces mots sortir de la bouche de son père, Sean Neville a eu un coup au cœur.

« Je ne peux pas respirer. » Son père, John Neville, l’a répété à plusieurs reprises pendant les 12 minutes où des gardiens l’ont maintenu au sol, dans une cellule de la prison de Winston-Salem, en Caroline du Nord.

PHOTO ISABELLE HACHEY, LA PRESSE

Sean Neville, de Winston-Salem, en Caroline du Nord. Son père, John Neville, est mort dans des circonstances tragiques en prison, en décembre 2019.

À la fin, John Neville ne respirait plus du tout.

C’est arrivé en décembre, mais la vidéo n’a été rendue publique qu’en juin — un mois après la mort de George Floyd, asphyxié sous le genou d’un policier blanc de Minneapolis.

Lui aussi avait répété « I can’t breathe » avant de mourir. Lui comme tant d’autres. On ne les a pas écoutés.

« C’est trop familier », a soupiré Sean Neville lorsque je l’ai rencontré, en septembre, à Winston-Salem. « On se demande combien de fois ça peut être dit avant que ça ne soit pris au sérieux. »

Son père serait-il toujours vivant s’il avait eu la peau blanche ? Franchement, il n’en sait rien, mais il se doute qu’il aurait eu de meilleures chances.

« La première fois que j’ai été témoin de brutalité policière, je devais avoir 8 ou 9 ans. J’en ai 33. Les préjugés et la violence, pour nous, ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que ce soit filmé. »

Chef cuisinier, Sean Neville n’a rien d’un militant. À la fin de l’interview, il s’est étonné : « Vous pensez vraiment que mon histoire intéressera les Canadiens ? »

Je ne sais pas, Sean. Mais je sais que, parfois, le racisme des autres est plus facile à admettre que le nôtre.

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J’ai repensé à ma rencontre avec Sean Neville en écoutant François Legault commenter à nouveau les circonstances indignes de la mort de Joyce Echaquan, le 2 octobre, en point de presse.

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Veillée à la bougie à la mémoire de Joyce Echaquan, le 29 septembre

Une fois de plus, on lui a demandé s’il pensait que les autochtones étaient victimes de racisme systémique au Québec.

Une fois de plus, le premier ministre a refusé de l’admettre.

« Quand on parle de racisme systémique, pour moi, c’est par rapport aux Noirs aux États-Unis, pour les raisons que nous connaissons. Je ne vois pas ça au Québec. »

Un an plus tôt, le 2 octobre 2019, François Legault avait pourtant présenté des excuses officielles aux Premières Nations et aux Inuits pour les préjudices qu’ils subissent dans les services publics de la province — préjudices décrits de long en large dans les 500 pages du rapport Viens.

À l’Assemblée nationale, le premier ministre avait solennellement reconnu que « l’État québécois n’en a[vait] pas fait assez » et que cette situation était « indigne de la société québécoise ».

François Legault avait mis le doigt sur le bobo.

Un an plus tard, il offrira de nouvelles excuses officielles, cette fois à la suite de la mort de Joyce Echaquan. Il promet aussi de former le personnel de l’hôpital de Joliette, ainsi que tous les employés de l’État québécois, à la culture autochtone.

C’est une excellente nouvelle. Mais lorsque le premier ministre s’entête à nier le racisme systémique dont sont victimes les Premières Nations, on reste avec l’impression qu’il espère pouvoir guérir avec un pansement une blessure profonde qui continuera inévitablement de s’infecter.

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Au Québec, le débat s’est cristallisé autour de ce mot : systémique. On peut admettre que le racisme existe dans la province, mais le racisme systémique… houla ! On se braque, on se crispe. On comprend mal la définition ou on fait mine de ne pas la comprendre.

Tout le débat est encapsulé dans cet échange de quatre minutes entre Amir Khadir et Mathieu Bock-Côté à l’émission La joute, de TVA. L’ancien député y dresse un parallèle entre le racisme envers les autochtones et la violence au hockey. Cette violence n’a jamais été le fait d’une poignée de joueurs isolés ; cela a toujours été un problème systémique au sein des ligues, illustre-t-il.

Regardez le segment de l’émission La joute

« Au lieu d’être sur la défensive et de justifier de toutes sortes de manières, on peut dire oui, la plupart de nos étoiles ne sont pas pour la violence, mais cette violence est inscrite dans le système, ajoute Amir Khadir. Ça ne nous amoindrit pas. Ça nous élève, comme peuple, de le reconnaître. »

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C’est plus facile de ne rien admettre du tout.

Comme le patron du CIUSSS de Lanaudière, tout surpris d’entendre parler de racisme à l’hôpital de Joliette… alors qu’une vingtaine de témoignages entendus il y a déjà deux ans par la commission Viens ont jeté une lumière crue sur le phénomène.

Comme François Legault, qui condamne les deux employées ayant injurié Joyce Echaquan, mais qui s’empresse d’ajouter que ce n’est pas du racisme systémique parce que « de penser que toutes les infirmières ou que tout le système de santé aurait eu cette réaction-là, tout le monde va dire : ben non ».

Ben non. C’est sûr.

Ce n’est pas ça, le racisme systémique. Mais c’est ce qui fait en sorte que des autochtones s’empêchent d’aller se faire soigner à l’hôpital parce qu’ils craignent d’y être mal reçus.

Comme Edmond Moar, Atikamekw tellement traumatisé par son séjour à Joliette qu’il a refusé d’y retourner pour recevoir des traitements anti-cancer. Il est mort au bout de six mois.

Son histoire est dans le rapport Viens, comme des dizaines et des dizaines d’autres. Toutes racontent le combat quotidien des autochtones contre le racisme ordinaire, intégré, inconscient ou banalisé — et pas juste à Joliette. Pas juste dans les hôpitaux. Dans tous les services publics de la province.

C’est ça, le racisme systémique irréfutablement documenté dans ce rapport, et pour lequel François Legault a présenté des excuses, il y a un an, au nom des Québécois.

Il ne nous reste qu’à l’admettre, une fois pour toutes.