Même si le consommateur est de plus en plus sensibilisé à l’enjeu du gaspillage alimentaire, l’achat de légumes moches demeure un marché de niche au Québec. Pourtant, quand on abandonne un légume laid à la ferme, on ne jette pas seulement une denrée, on gaspille toutes les ressources naturelles et la main-d’œuvre nécessaires pour la produire.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

La publication d’un reportage vendredi dernier sur les carottes difformes invendables a fait vivement réagir les lecteurs de La Presse. Plusieurs dizaines d’entre eux nous ont écrit pour indiquer qu’ils en achèteraient volontiers si elles étaient offertes en épicerie.

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Pourquoi les légumes biscornus, petits ou meurtris sont-ils si rares sur les étals des supermarchés ? Nous avons posé la question à plusieurs experts.

« Honnêtement, ce n’est pas monsieur, madame Tout-le-Monde qui achète le légume moche. Il y a une clientèle pour ce marché-là, mais c’est très niché », répond Jean-François Belleau, directeur des relations publiques et gouvernementales au Conseil canadien du commerce de détail. « Souvent, l’apparence d’un fruit ou d’un légume dans la culture populaire est associée à sa fraîcheur et à sa qualité. […] Le consommateur moyen au Québec, contrairement au consommateur en Europe où ce genre d’initiative-là fonctionne très bien, il va faire ses courses une fois la semaine. Donc il va acheter ses fruits et légumes en choisissant le produit qu’il pense qui restera frais toute la semaine. »

« Game de prix »

L’année 2020 en est une à oublier pour les agriculteurs. Alors qu’ils étaient déjà aux prises avec une pénurie de main-d’œuvre étrangère causée par la pandémie, la météo a donné du fil à retordre aux producteurs maraîchers.

Le début de la saison a été marqué par une importante sécheresse, tandis que le mois de juillet a été le plus chaud depuis 100 ans. Les caprices de dame nature affectent non seulement les rendements, mais aussi la forme et la taille des légumes. Cette année, les agriculteurs rapportent notamment qu’une forte proportion de leurs carottes – jusqu’à 60 % dans certains cas – sont fourchues ou trop courtes, ce qui les rend invendables.

Les agriculteurs n’ont aucun intérêt à jeter leurs légumes biscornus, explique Catherine Lessard, directrice recherche et développement à l’Association des producteurs maraîchers du Québec. « S’ils pouvaient vendre leurs produits, ils le feraient », dit-elle.

Depuis quelques années, on a vu apparaître dans les épiceries du Québec des kiosques de légumes moches, accompagnés souvent de campagnes de marketing. Plusieurs producteurs hésitent toutefois à se lancer dans ce créneau pour éviter d’entrer dans une « game de prix », selon Mme Lessard.

« Le producteur n’a pas nécessairement le gros bout du bâton. Dans certains cas, ces produits-là servent à diminuer les prix pour les produits conventionnels. Ça, c’est un danger auquel les producteurs font très attention », précise-t-elle.

À qui la faute ?

Pour l’économiste agricole Pascal Thériault, qui enseigne à la faculté des sciences de l’agriculture et de l’environnement de l’Université McGill, il est difficile de pointer un seul coupable.

« Lorsqu’on demande aux chaînes d’alimentation pourquoi ils ne les prennent pas, ils répondent : “parce que les consommateurs n’en veulent pas”. Les consommateurs, eux, disent : “oui, on en veut et les producteurs disent oui, mais les chaînes n’en veulent pas” », résume celui qui est également vice-président de l’Ordre des agronomes du Québec.

Dès qu’il entre à l’épicerie, le client arrive au rayon des fruits et légumes qui regorgent de produits de plus en plus beaux. « On a trois grands distributeurs alimentaires, et ces trois grands-là veulent nous épater », dit-il.

« Il y a une question de prix aussi. Le consommateur, je ne pense pas qu’il soit prêt à payer le même prix pour un légume qui est esthétiquement parfait que pour un légume qui va être moche. Donc, s’il vend son légume moche moins cher, est-ce que ça vaut la peine pour le producteur de se donner la peine de l’amener jusqu’à l’épicerie, considérant que tout le monde prend sa marge jusqu’à la section fruits et légumes ? »

Il ajoute par ailleurs que le consommateur n’a pas le même standard, selon qu’il est à l’épicerie ou dans un marché public. « On a comme l’impression que parce que ça vient du marché public, c’est un producteur, que la nature n’est pas parfaite et que c’est correct. Mais quand on arrive à l’épicerie, on ne veut aucune meurtrissure sur les pommes. »

Coût environnemental

Ne consommer que « le top du top » est une question d’habitude et de culture, estime Patrick Cortbaoui, directeur général de l’Institut Margaret A. Gilliam de l’Université McGill pour la sécurité alimentaire mondiale. « On a les moyens physiques et financiers de le faire. »

Il pense que le consommateur est un peu pris avec les standards de qualité imposés par les gros acteurs de l’alimentation.

Le coût environnemental est toutefois élevé.

« Quand tu gaspilles une pomme, tu ne fais pas juste gaspiller 60 grammes de pomme, illustre-t-il. Il faut 70 litres d’eau pour produire une seule pomme. Donc il faut prendre en considération la préparation du sol, le drainage, la semence, les ressources naturelles et les coûts d’énergie. »