Parties au vent, brûlées ou fourchues : l’année 2020 est à oublier pour les producteurs de carottes. Les caprices de dame Nature entraînent aussi une récolte d’oignons décevante. Cet automne, les légumes racines risquent d’être plus petits, plus chers et moins nombreux.

Daphné Cameron Daphné Cameron
La Presse

« La galère totale. » Voilà comment le producteur maraîcher Jean-Claude Guérin décrit sa saison de carottes.

Cette année, une « tempête parfaite » d’incidents météorologiques est venue s’abattre dans les champs.

Il y a d’abord eu de forts vents. Est ensuite arrivée la sécheresse. Puis une canicule… en mai.

Le mois de juillet ? Le plus chaud au Québec depuis 100 ans.

Jean-Claude Guérin a dû ressemer les mêmes champs à deux ou trois reprises, les minces racines ayant étouffé sous un sol trop chaud. D’une traite, il énumère ses plaies.

« J’ai des plants qui sont partis au vent au printemps, puis on a eu un gel mortel en avril. Après cela, les carottes ont continué à partir au vent en mai et en juin. Elles ont ensuite brûlé au soleil fin juin et encore au mois de juillet. Là, j’ai mis de l’eau, j’ai mis de l’eau, j’ai mis de l’eau. Finalement, j’ai mis trop d’eau. Donc en plus, elles ne sont pas bonnes parce que la racine est fourchue », énumère-t-il.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

L’agriculteur Jean-Claude Guérin estime qu’il devra éliminer entre 30 et 60 % des carottes qu’il compte récolter en octobre, car elles seront soit fourchues, soit deux fois trop courtes.

Sous l’objectif du photographe de La Presse, l’agriculteur aguerri extirpe des carottes biscornues du sol. « Ça ne change rien au goût », explique l’agriculteur de la Montérégie.

Elles sont cependant invendables.

Il estime qu’il devra éliminer entre 30 et 60 % des carottes qu’il compte récolter en octobre, car elles seront soit fourchues, soit deux fois trop courtes.

« Normalement, on devrait sortir entre 600 et 750 poches de 50 livres à l’acre. J’espère finir à 500. À 500, on ne couvre pratiquement pas nos frais avec les prix normaux », souligne-t-il.

« C’est difficile pour le portefeuille, mais bien plus moralement et physiquement. Tu travailles, tu travailles pour finalement passer la herse. Ça fait longtemps qu’on n’a pas eu le choc d’une perte comme ça. Depuis la tempête Irène [en 2011], en fait », ajoute-t-il.

Perte totale

Un sondage mené à la mi-juillet par l’Association des producteurs maraîchers du Québec (APMQ) auprès de 24 producteurs de légumes racines et d’oignons a révélé que la majorité d’entre eux rapportaient déjà des rendements inférieurs.

La production la plus touchée était celle des carottes : 95 % des producteurs sondés ont essuyé des pertes d’en moyenne 35 %. Dans le pire des cas, un producteur participant au coup de sonde a même perdu 88 % de ses semis.

Il s’agit de Yohan Perreault, producteur maraîcher de Notre-Dame-de-Lourdes, dans Lanaudière. Ce dernier a semé le même champ de 44 acres à deux reprises. Il a tout perdu deux fois. Tout a brûlé.

« Ça fait 20 ans que je suis en agriculture et je n’ai jamais vu ça, jamais, jamais, jamais. Et j’espère que je ne reverrai pas ça, mais j’ai peur que ça revienne de plus en plus », dit-il au sujet des changements climatiques.

La canicule lui a fait perdre 3,3 millions de livres de carotte. Il évalue ses pertes à 600 000 $.

Dans l’oignon aussi

Dès la mi-juillet, plus de la moitié des producteurs d’oignons sondés par l’APMQ rapportaient aussi déjà des pertes de 30 % dues à la sécheresse. « Carotte et oignon, c’est parmi les productions qui ont été le plus affectées [par la météo] », explique Catherine Lessard, directrice recherche et développement à l’APMQ.

Elle confirme que la baisse des rendements est généralisée dans la carotte. « Les carottes qui se sont développées se sont développées lentement. Il y a eu un retard dans la récolte, ç’a été long avant qu’on ait des quantités sur le marché. »

En se fiant aux prix de la Place des producteurs – le marché de gros des fruits et légumes le plus important de l’est du Canada –, elle affirme qu’en général, les prix ont augmenté pour la majorité des cultures.

Même s’il y a une hausse de prix, cette hausse-là ne vient pas nécessairement contrecarrer la très mauvaise saison qu’il y a eue au niveau de la production.

Catherine Lessard, directrice recherche et développement à l’APMQ

En raison d’un manque de main-d’œuvre étrangère, les superficies totales de légumes plantés dans l’ensemble du Québec sont de 10 % moindres cette année comparativement à l’an dernier, selon l’APMQ. Dans les légumes feuilles et les légumes fruits, qui nécessitent davantage de main-d’œuvre, la baisse est de 13 %, tandis que dans les légumes racines, où les récoltes ont tendance à être mécanisées, la diminution n’a été que de 3 %.

« S’il y a un message à donner, c’est que 2020, ce n’est pas une bonne saison », ajoute-t-elle.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Comme celle de carottes, la production d’oignons a été durement affectée par la météo cette année.

Comme des balles de golf

Producteur d’oignons et de carottes dans la région des terres noires à Sherrington, Denys Van Winden a subi des pertes de rendement importantes dans les deux cultures.

« On a perdu beaucoup d’oignons par la chaleur. Ce qui n’est jamais arrivé ici dans notre groupe de producteurs d’oignons depuis 50 ans. On n’a jamais vu ça ! »

Règle générale, une acre produit environ 35 tonnes. Les rendements sont actuellement à peu près de 22 tonnes à l’acre. Et les oignons sont souvent de plus petit calibre. « C’est comme des balles de golf toutes petites », illustre-t-il.

« Ce n’est pas une grosse récolte, mais elle est correcte. Dans les carottes, c’est pas mal plus catastrophique », dit-il.

On sème habituellement entre 18 à 25 carottes au pied, et là, en ce moment, on récolte 10 à 11 carottes au pied. Il y en a beaucoup qui sont tombées au combat.

Denys Van Winden, producteur d’oignons et de carottes

« Les 15 premiers jours que la carotte vient au monde, c’est un petit filet très fin. La terre peut devenir tellement chaude que ce petit filet-là, il cuit et il tombe », ajoute-t-il.

Coactionnaire d’une usine d’emballage de légumes qui rassemble quatre grands producteurs de sa région, M. Van Winden raconte qu’environ 40 % des carottes traitées cette semaine sont cassées ou fourchues en raison de grands coups d’eau causés par des orages.

Elles deviendront du compost ou seront données aux chevreuils.

« Elles sont déclassées automatiquement parce qu’elles ne suivent pas les normes. Dans les standards des chaînes d’alimentation, ça prend des carottes droites et de telle longueur. »

Que penser de ce gaspillage alimentaire ? Jean-Claude Guérin qui a aussi perdu beaucoup d’oignons cette année en raison de la chaleur croit que les chaînes d’alimentation ont été habituées à une norme de qualité très élevée.

« C’est l’offre et la demande. Si tu as beaucoup d’offres, tu prends le plus beau. Donc si tu veux te vendre en magasin, il faut que tu lui donnes le plus beau. Alors le client, qu’est-ce qu’il voit ? Son œil s’habitue. Le moins beau de la tablette tu ne le prends pas, mais il est bon pareil ! »

Un été record

Il faut remonter à juillet 1921 pour recenser une moyenne de température mensuelle plus chaude au Québec. Selon Environnement Canada, la température moyenne pour le mois a été de 24,3 °C, soit 3,1 °C au-dessus de la normale. Juillet 2020 arrive donc au deuxième rang dans les annales météorologiques, enregistrées depuis 1871. « C’est exceptionnel », résume le météorologue Jean-Philippe Bégin. Il explique que la grande région de Montréal a connu 14 jours avec des températures maximales dépassant les 30 °C en juillet, alors que la normale est plutôt d’environ 4 jours. Pendant l’été, le Québec a connu 25 jours avec des températures au-dessus de 30 °C, dont trois en mai. La moyenne par été est de 9 jours. Le début de l’été a aussi été très sec. La majorité des régions de la province n’ont reçu qu’entre 25 % et 50 % des précipitations normales en mai, tandis qu’en juin, le sud de la province a enregistré un déficit de précipitations d’entre 25 % et 75 %.