Natalie Stake-Doucet est infirmière, présidente de l’Association québécoise des infirmières et infirmiers et doctorante en soins infirmiers. Et Mme Stake-Doucet a un message pour l’univers : il n’y a pas, dit-elle, de « pénurie » d’infirmières dans le réseau…

Patrick Lagacé
Patrick Lagacé La Presse

Il y a une « hémorragie ».

C’est ça, le bon terme, le terme juste, selon elle : « hémorragie » de personnel. Les infirmières fuient le réseau. Et continuer à dire qu’il y a une « pénurie », c’est une façon de maquiller la réalité.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Natalie Stake-Doucet, infirmière, présidente de l’Association québécoise des infirmières et infirmiers et doctorante en soins infirmiers

Les infirmières quittent le bateau… public.

Elles vont souvent travailler au privé, dans des agences… qui envoient des infirmières au public.

Dans les agences, on vous envoie travailler à gauche et à droite, mais vous pouvez vous construire un horaire qui va dans le sens du monde. Pas de TSO, le « temps supplémentaire obligatoire ».

Cette chronique n’est pas sur la pénu…, pardon, sur l’hémorragie chez les infirmières. C’est une chronique sur ce qui cloche partout où, dans le secteur public, on prend soin des gens.

Il y a les infirmières. Il y a les préposées aux bénéficiaires. Les enseignantes. Les intervenantes de la DPJ. Dans tous ces métiers, il y a des hémorragies.

Dans tous ces métiers, si vous avez remarqué, on manque de bras. Dans tous ces métiers, les taux d’épuisement professionnel sont ahurissants, le taux de roulement est affolant.

Chez les infirmières, la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec affirme qu’un tiers de ses membres sont en congé de maladie. Un tiers ! Cause : la pression, le rythme infernal du boulot. L’unité des soins intensifs de l’hôpital de Gatineau a dû fermer ses portes récemment, en partie à cause des congés de maladie. C’est un exemple parmi mille des effets de l’hémorragie de personnel infirmier.

Puis, je tombe sur cette nouvelle, qui date de juste avant la pandémie : en Mauricie–Centre-du-Québec, un tiers des préposées aux bénéficiaires avaient été, dans l’année précédente, en congé de maladie. Un tiers, comme chez les infirmières…

Chez les enseignantes, on le répète depuis des années : 20 % des profs quittent la profession avant d’atteindre la barre des cinq ans d’exercice. Au Centre de services scolaire de Montréal, 38 % des profs qui ont démissionné cette année comptaient moins de cinq ans d’expérience, contre 19 % l’an dernier.

J’ai déjà dit que les profs sont mal payés. Surtout au début de leur carrière. Mais ça n’explique pas tout. Même si une enseignante commence à 100 000 $ par année, elle ne sera pas plus heureuse si elle est constamment à bout de souffle et toujours plombée par l’impression de ne jamais en faire assez pour ses élèves dans des classes où les élèves en difficulté accaparent son attention…

Depuis le drame de la fillette de Granby, depuis qu’on en sait plus sur les rouages de la DPJ, on sait qu’un des problèmes de la protection de l’enfance est le roulement de personnel.

Pourquoi les intervenantes quittent le navire DPJ ? Quand vous avez 30 dossiers actifs sur une semaine de 35 heures, faites le calcul : c’est mathématiquement impossible de faire un suivi adéquat des enfants qu’on doit protéger.

Alors elles font comme les enseignantes : elles travaillent sur « leur » temps, le soir et les week-ends. Et comme les enseignantes, elles s’épuisent, la grisaille s’installe.

Beaucoup sacrent leur camp avant de devenir malades, ailleurs dans le réseau. Résultat : on confie leurs tâches à des intervenantes fraîchement sorties de l’école, hyper-motivées…

Qui vont fatalement tomber dans la même spirale de la désillusion et de l’épuisement.

Dans tous ces métiers, les hémorragies de personnel entraînent tragiquement d’autres hémorragies : celles qui restent s’épuisent parce qu’on manque de bras aux urgences, sur le plancher, dans la classe. C’est un cercle vicieux sans fin.

Il faut cesser de regarder ces hémorragies à la pièce, par métiers. Il y a des liens à faire entre tous ces métiers où on prend soin de son prochain, métiers qui souffrent tous d’une forme ou d’une autre d’hémorragie.

Ce n’est pas qu’une question d’argent. Le métier d’infirmière, c’est bien payé. Prof aussi. On peut toujours espérer mieux, bien sûr. Mais je le répète : le salaire seul ne va pas repousser l’épuisement. L’impression de ne jamais voir le bout du tunnel, le manque de contrôle sur son destin et la fatigue chronique : voilà ce qui pousse à l’épuisement. Et qui cause les hémorragies…

Ce n’est pas un problème caquiste. Ce n’est pas un problème libéral ni péquiste. C’est l’État qui a permis ça, depuis des décennies. Les grands partis n’ont pas payé de prix pour ces négligences.

J’ai évoqué ici quatre domaines qui sont négligés, qu’on laisse saigner depuis des années, depuis des décennies : enseignement, soins infirmiers, protection de la jeunesse et aide aux soins…

Avez-vous remarqué ?

Des métiers essentiellement exercés par des femmes.