Il y a deux semaines, j’ai dit ma haine du mot « présentiel ». J’en avais contre la lourdeur, contre l’hermétisme. Un cours « en présentiel », bordel, c’est toujours bien un cours en classe. Pas besoin d’inventer un nouveau terme quand des mots très simples font l’affaire. J’haïs le jargon.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Vous avez été des centaines à réagir, à renchérir…

Frédéric B. est allé passer un test de dépistage du VIH. En soi, c’est déjà assez lourd. Ça s’est alourdi à la réception. Il m’a raconté son échange avec la personne qui l’a reçu…

« Êtes-vous un HARSAH ?

— Un quoi ?

— Un HARSAH, Monsieur.

— Euh, je suis gai… »

J’ai googlé HARSAH : homme ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes. Il y a aussi des FARSAF, je vous laisse deviner ce que cela signifie.

On m’a aussi dirigé vers un document de l’École nationale d’administration publique (ENAP) sur les devoirs et responsabilités d’un conseil d’administration. J’y ai trouvé une perle de redondance : « Les honoraires du vérificateur externe en lien avec la nature de son mandat… »

Tsé, si le vérificateur externe est payé, j’espère vraiment que c’est en lien avec la nature de son mandat…

J’imagine que le gars qui a écrit ça s’est trouvé très songé ; ajouter « en lien », c’est comme mettre du vernis sur ton plancher de bois franc.

Ça me fait penser à moi quand, à l’université, j’écrivais « l’actualisation des connaissances ». Je ne l’écrivais pas pour me trouver songé, je l’écrivais parce que je savais que ça impressionnait beaucoup ma prof, une sotte de calibre doctoral…

Julie travaille pour une université : « Je suis une TCTB », m’annonce-t-elle en savourant l’absurdité de son titre, « technicienne en coordination du travail de bureau », rien de moins.

Et pour rester dans les titres débiles, Yves m’écrit : « Je n’ai jamais aimé être appelé un “technicien de surface.” » Savez-vous ce que fait Yves, dans la vie ?

Il est concierge.

J’imagine que quelqu’un, quelque part, dans un comité paritaire syndicat-employeur, s’est un jour insurgé contre le mot « concierge », probablement jugé dérogatoire. Comme « itinérant » est devenu « personne en situation d’itinérance » …

Je reviens au milieu de l’éducation, grand incubateur de jargon, formidable réinventeur de termes neufs pour dire de vieilles choses. On me dit que le terme « apprenant » prolifère un peu partout. À l’École nationale de police, notamment. Je cite la section « Approche par compétences » du site web de l’ENP : « L’apprenant est impliqué dans le processus d’évaluation. Il est amené à s’autoévaluer et à apprécier la performance des autres apprenants… »

Étudiant, calvaire, ÉTUDIANT, qu’est-il arrivé à étudiant ?

C’est plus songé, c’est plus sophistiqué de dire d’une future policière qu’elle est « apprenante » à l’ENP ?

Les apprenants ont l’embarras du choix, de nos jours. Présentiel, distanciel, synchrone, asynchrone, oui, oui, mais il y a aussi « hybride » et « comodal » ! Un cours hybride, un cours comodal. L’Université Laval a fait un tableau pour expliquer la différence. Je vous invite à aller le lire (1). Si vous comprenez, bravo, vous gagnez un voyage toutes dépenses payées en présentiel à Saint-Eustache…

Je cite un extrait, sous la rubrique « Cours comodal », du point de vue de l’enseignant : « Gestion simultanée d’une classe physique, d’une classe virtuelle synchrone et d’une classe en ligne asynchrone… »

J’ai rien compris.

Rien.

Les mots ont un poids. Et des fois, des intentions, m’écrit Gustave, prof de cégep – je précise que Gustave n’est pas son vrai nom, c’est le nom que je lui donne pour le préserver du courroux de ses boss – qui a une petite théorie sur le mot présentiel, qu’il juge éminemment politique : « J’insiste sur l’immense pression que les profs du général subissent depuis quelques années. On souhaite nous voir disparaître. Le mot “présentiel” fait partie d’une action concertée pour faire de plus en plus de place à la formation à distance… »

Tsé, si un prof peut enseigner en distanciel comodal hybride à 30 appre…, oups, à 30 étudiants, pourquoi il ne pourrait pas enseigner à 3000 étudiants ?

(Au fait, présentiel, distanciel, asynchrone : les étudiants éduqués sur différents modes, dites-moi, vont-ils être moins analphabètes que les étudiants actuels ? Parlez aux profs d’université, parlez aux profs de cégep, demandez-leur ce qu’ils pensent de la maîtrise du français écrit de leurs étudiants, demandez-leur de vous montrer leurs « productions écrites » : ça fait peur. Mais je m’égare. On parle de la forme, pas du fond…)

Par ailleurs, je salue M. Matthieu Willems qui m’a écrit – outré ! – pour me dire que je ne comprends rien du tout, qu’un cours « asynchrone » n’est pas, comme je l’ai écrit, l’équivalent de regarder une cassette vidéo, que ce n’est pas qu’un cours en différé…

C’est bien plus que cela, m’a juré M. Willems.

Je m’étais dit : bon, quand je reviendrai sur le jargon, je ferai le rectificatif, j’expliquerai plus avant le cours asynchrone…

J’ai mis deux semaines à revenir sur le sujet et cela semble avoir profondément angoissé M. Willems qui s’est mis à écrire à peu près à tout le monde à La Presse ces derniers jours pour demander quand apparaîtrait ENFIN son rectificatif. Il me semble que même les techniciens de surface de La Presse étaient en c.c…

Alors c’est fait, je rectifie, sous la forme d’un site que je vous invite à aller consulter, site qui dissèque les subtilités des cours synchrone et asynchrone. Fascinant !

M. Willems, que je devine être grand fan de ces concepts « innovants » et qui aime le jargon éducatif comme d’autres l’ornithologie, m’a aussi envoyé une sorte de fable sous forme de discussion entre un père et son fils sur les différents modes d’apprentissage de l’école moderne…

Une fable plate en tabarslak, mal écrite, pas drôle. Bref, M. Willems écrit comme un pied, il a sûrement d’autres qualités, mais il écrit comme un pied. Mais il se trouvait bien drôle, son plaisir suintait de sa fable…

C’est ça le problème avec les tripeux de jargon : en plus, ils pensent qu’ils écrivent bien.

La forme, c’est aussi le fond.