Pierre Vallières est un film expérimental tourné en 1972 par l’artiste canadienne Joyce Wieland. Pendant 30 minutes, la caméra fixe la bouche de Pierre Vallières, qui parle lutte des classes, féminisme, histoire du Québec et race.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

On ne voit que des lèvres moustachues qui bougent et une langue qui roule pour former les mots du militant québécois. Wieland disait que ce gros plan extrême sur la bouche de Pierre Vallières était le « point d’origine exacerbé de sa prise de parole ».

Parlons prise de parole, donc.

Parlons des mots qu’on doit dire et des mots qu’on doit taire.

Le 29 octobre dernier, la professeure Catherine Russell a présenté Pierre Vallières à ses étudiants en cinéma, à l’Université Concordia. Elle leur a expliqué qui était l’homme derrière la bouche : un intellectuel nationaliste, ex-felquiste, auteur de Nègres blancs d’Amérique, paru en 1968.

Mme Russell a cité le titre du livre à deux reprises, en anglais. De sa propre bouche est donc sorti, à deux reprises, le N-word. Le mot tabou.

Neuf mois plus tard, des étudiants viennent de lancer une pétition pour condamner Mme Russell, qui aurait fait preuve de « violence anti-noire » en étalant son « autorité, son privilège et son pouvoir de professeure blanche » en classe.

Le 31 juillet, Mme Russell leur avait pourtant présenté ses plus plates excuses. « Profondément désolée », elle avait admis qu’elle n’était pas au courant des impacts que pouvait avoir, dans le contexte, l’utilisation du N-word.

Ce n’était pas suffisant.

Les 200 signataires veulent sa tête. Ils exigent que Concordia lui retire son cours, à l’automne. L’Université n’a pas encore tranché, me dit-on.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

« Y a-t-il encore de la place pour la liberté académique, ce principe fondamental qui accorde aux profs un espace de liberté, justement, pour s’exprimer sans subir de pressions ? Allez savoir. De cela, Concordia ne dit pas un mot », écrit Isabelle Hachey.

Dans un courriel à la CBC, une porte-parole affirme que l’Université « encourage » les membres de la communauté à rapporter de tels incidents. « Il n’y a pas de place pour le racisme à l’Université Concordia. »

Y a-t-il encore de la place pour la liberté académique, ce principe fondamental qui accorde aux profs un espace de liberté, justement, pour s’exprimer sans subir de pressions ? Allez savoir.

De cela, Concordia ne dit pas un mot.

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« Le premier danger qui nous menace n’est pas le racisme, mais l’ignorance », a écrit Pierre Foglia en 2008. L’ignorance à laquelle pensait le chroniqueur n’était « pas celle qui ne sait pas, mais celle qui ne veut pas savoir ».

On aura beau expliquer que Pierre Vallières, avec son Nègres blancs, évoquait la réalité de la classe ouvrière canadienne-française de l’époque…

Expliquer l’aliénation, le père travailleur d’usine, le taudis boueux de la Rive-Sud dans lequel Vallières a grandi…

Expliquer que l’ex-felquiste a écrit son brûlot politique dans une prison de New York et se reconnaissait dans le combat des Noirs américains pour l’égalité…

Expliquer, enfin, que Mme Russell n’avait sans doute aucune intention raciste en citant ce pamphlet historique.

Pour ceux qui condamnent la prof, ce ne sera jamais que des mots vides de sens. Des paroles en l’air.

Ils n’en ont rien à faire du contexte. Selon eux, le problème, c’est le mot lui-même. Pas « nègre ». Pas negro. N*gger. Ce mot-là porte en lui une telle charge explosive qu’aucun Blanc, sous aucun prétexte, ne peut même songer à le chuchoter.

Point à la ligne.

Ceux qui le prononcent, même sans connaître l’existence de cet interdit, doivent être punis. Comme Wendy Mesley, présentatrice de la CBC, suspendue en juin pour avoir prononcé le N-word lors de deux réunions de travail – une fois en rapportant les propos d’une collègue s’étant fait insulter de la sorte et l’autre en citant… Nègres blancs d’Amérique.

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Puisque nous sommes là pour parler de mots et non pour nous crier des injures, reconnaissons que le N-word peut faire mal.

Reconnaissons qu’il s’agit d’une insulte raciste longtemps utilisée pour désigner des Noirs réduits à l’esclavage et traités comme des sous-hommes.

Maintenant, allons un peu plus loin.

Je sais que Nègres blancs d’Amérique est un bouquin. Je trouve absolument fou qu’un prof doive s’excuser pour avoir cité le titre de ce bouquin.

Cela dit, suspendons notre indignation un bref instant pour songer à quel point l’expression « nègre blanc » peut être choquante pour les Noirs.

C’est une image, bien sûr. N’empêche, ça laisse entendre que les Canadiens français ont vécu les mêmes souffrances que les descendants d’esclaves.

« N’ont-ils pas, tout comme les Noirs américains, été importés pour servir de main-d’œuvre à bon marché dans le Nouveau Monde ? », écrit Vallières dans son livre. « Ce qui les différencie : uniquement la couleur de la peau et le continent d’origine. »

Reconnaissons que l’exagération est grossière.

En fait, l’objectif de Vallières n’était pas d’instruire les Québécois, mais de les mobiliser, analyse l’historienne Fernande Roy dans un essai publié en 2009. « Pour construire le Québec dont ils rêvent, les intellectuels des années 1960 offrent à leurs contemporains une certaine lecture du présent, mais aussi de leur passé. Ces représentations, ces constructions symboliques ne visent pas à décrire la réalité. »

Avec leurs mots, ces intellectuels ont certes contribué à fabriquer la mémoire collective des Québécois. « Mais la mémoire n’est pas l’histoire… »

> Lisez l’essai de Fernande Roy

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Sur Twitter, une ex-étudiante de Catherine Russell tente ces jours-ci d’alerter des journalistes et des personnalités d’un bout à l’autre des États-Unis. À tous, elle transmet un reportage de la CBC sur la pétition des étudiants de Concordia. « Connaissez-vous quelqu’un pour aller plus loin que ce reportage ? »

Manifestement, cette étudiante juge que Mme Russell n’a pas été assez punie. Il faut provoquer un tapage médiatique aux États-Unis. Il faut que l’humiliation soit totale.

On nage en plein délire de cancel culture, contre laquelle Barack Obama s’est élevé l’automne dernier.

Se déchaîner sur Twitter parce qu’une personne « n’a pas utilisé le bon verbe » est insensé, a dit l’ancien président devant un parterre de jeunes. « Ce n’est pas du militantisme. Ça ne fait pas changer les choses. »

Il les a prévenus contre « cette idée de pureté, que vous ne soyez jamais compromis et toujours politiquement woke… »

Puis il a eu ces mots :

« Le monde est compliqué ; il y a des ambiguïtés. Les gens qui font de très bonnes choses ont des défauts. Les gens que vous combattez peuvent aimer leurs enfants et partager certaines valeurs avec vous. »

Des mots pleins de sagesse.