J’ai chroniqué lundi sur les graines, dans la foulée de la vague de dénonciation des inconduites et des agressions sexuelles de juillet. J’ai envoyé cette chronique à La Presse dimanche soir. Et par un hasard cosmique un peu troublant, j’ai reçu une ou deux minutes plus tard une lettre de Layla Archambault.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Dans cette lettre, Layla me raconte ce qu’elle subit et ce que ses amies subissent, dans le grand spectre des agressions et des inconduites de nature sexuelle. C’est bien sûr à faire dresser les cheveux sur la tête.

Des photos de pénis non sollicitées, des commentaires sur son corps, un gars qui la suit pendant de longues minutes, dans le métro et dans la rue…

Des amies de Layla qui se font faire des attouchements en guise de « blague », qui se font lancer en public des commentaires dégradants les réduisant à leur sexe.

Vous me direz que tout ça n’est rien de nouveau sous le soleil des dénonciations du dernier mois et même des dernières années. Et c’est vrai. Mais là où ce témoignage détonne, c’est que Layla Archambault a… 15 ans.

Les comportements qu’elle décrit sont souvent le fait d’adolescents, ou encore de jeunes adultes.

Extrait : « En voyage, un jeune Québécois, après qu’on nous a présentés, m’a dit que j’avais trop de seins pour avoir 15 ans […]. J’ai aussi déjà reçu facilement une vingtaine de dick pics sur Snapchat. Et pas nécessairement d’inconnus. Des amis d’amis se le permettent… »

Vous pouvez lire la lettre de Layla, qui est publiée aujourd’hui dans la section Débats.

Layla a eu l’idée de cette lettre avant même la vague de dénonciations de juillet. Fin juin, j’ai croisé sa grande sœur, Jessica, qui m’a prévenu que Layla voulait m’envoyer cette lettre, qu’elle a fini par me faire parvenir dimanche.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Layla Archambault, 15 ans

La lecture de cette lettre m’a secoué, même si je ne devrais pas être surpris. On sait que du berceau au foyer pour personnes âgées, les filles et les femmes sont susceptibles d’être agressées. Les journaux sont remplis de faits divers à ce sujet, appuyés par des tas de statistiques.

Mais quand même, la lettre de Layla m’a ébranlé : elle donne à penser que le changement ne va pas venir de la jeunesse, par simple osmose.

L’être humain, cette bibitte qui carbure à l’espoir, pense toujours que la jeunesse détient quelque clé du changement. Prenez l’environnement : parce qu’ils sont des millions de jeunes à marcher derrière Greta, on peut penser que le virage vert est irrésistible…

J’en doute : le carbone est profondément ancré dans le système qui a permis un développement économique gigantesque, dans le dernier siècle. S’en affranchir va prendre plus que les manifestations des jeunes générations, plus que leur passage à l’âge adulte.

Je te lis, Layla, et je ne suis pas sûr que la culture du grainage de drinks et autres comportements déviants face aux filles et aux femmes va mourir avec la montée de la jeune génération…

Après ma chronique de lundi, j’ai reçu un abondant courrier. Un commentaire qui est souvent revenu dans ma messagerie : la nécessité pour les hommes de parler à leurs enfants, à leurs gars, de les éduquer, de leur dire ce qui est acceptable, ce qui est inacceptable dans les rapports avec les filles et avec les femmes.

Je veux bien. J’en suis. Je le fais.

Mais je ne suis pas sûr que ce soit une solution magique non plus. Si ton père est une graine, pas sûr qu’il va t’encourager — et surtout te montrer — à ne pas te comporter comme une graine. Ce qui crée les conditions pour que les graines se multiplient et que cette culture perdure…

Bref, comme en environnement, un problème collectif ne peut pas reposer uniquement sur des solutions individuelles. Et ce que décrivent et dénoncent les femmes en matière d’inconduites et d’agressions sexuelles, c’est un problème collectif.

Je pense qu’il va falloir des mécanismes en amont (éducation, sensibilisation) et en aval (répression, réparation) pour endiguer cette culture. Je n’évoquerai ici qu’un seul de ces mécanismes, en amont.

Pendant des années, dans un curieux reflet de notre malaise collectif face à la sexualité, nos écoles ont mis l’éducation sexuelle à l’index.

Pendant des années, nous n’avons pas enseigné à nos enfants — ou si peu — une sorte de grammaire commune de la sexualité, pour qu’on puisse à peu près tous parler le même langage.

L’éducation sexuelle fait un timide retour dans nos écoles, où nos jeunes reçoivent depuis 2018 entre 5 et 15 heures de cours sur le sujet… par année.

Vous avez bien lu, de 5 à 15 heures par année.

C’est trop peu pour un sujet si important dans la vie des êtres humains.

Quelle est la mission de l’école, idéalement, dans l’absolu ? Égaliser les chances, nonobstant les conditions socio-économiques des enfants.

Il faut la même approche avec l’éducation sexuelle, le consentement et les relations égalitaires : si tu n’apprends pas ça chez toi, ça devra venir de la société. Donc, pour les jeunes, de l’école.

Je cite encore Layla, en terminant, sur les comportements de mononcle des jeunes de son entourage : « J’ai l’impression que c’est [au secondaire] que ça se déclenche et que ça devient un problème récurrent. »