Jean-Marc Chicoine, l’ex-juré tué par Bob Bigras, était à la solde du caïd lors de son procès. Chicoine connaît Bigras depuis toujours, il a une dette envers lui, qu’il a payée en manœuvrant pour le faire acquitter. Mais pourquoi huit ex-jurés se sont-ils régulièrement revus, des années après ce procès ? Et pourquoi leur dernière réunion s’est-elle terminée par le meurtre d’un des participants ? Suite de notre polar estival.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Baptiste Bombardier prit un stylo au hasard et ouvrit son cahier Hilroy sur une page blanche. C’est ainsi qu’il faisait chaque fois qu’il devait voir clair dans une affaire.

« Neuf jurés… Louise Dumas-Beaudoin, la numéro 2… Julie Chen, la numéro 5… Jonathan Larrivée, le numéro 6… Roger Campeau, le numéro 7… René Dupont, le numéro 8… Luigi Campagnolo, le numéro 11… Et les deux qui ont déguerpi quand je suis arrivé sur les lieux du crime, dont Jean-Marc Chicoine, le numéro 9, qui s’est suicidé. »

L’inspecteur regarda par la fenêtre. Il aimait cette vue sur les mélèzes de son jardin. Du bureau, à l’étage de sa maison, il aimait les contempler. « Reste les quatre autres qui ne font pas partie de ce petit groupe sélect… Jones se charge des jurés 1, 3, 4 et 12. Elle vérifie leur alibi. »

L’homme dont Baptiste Bombardier a découvert le corps demeure incontestablement le nœud de cette affaire. Les tests d’ADN ont montré qu’il ne s’agissait pas de René Dupont. Son nom est Maxime Tétrault. Pour le moment, rien ne permet d’établir un lien entre lui et les membres du jury.

« Comment s’est-il retrouvé devant l’écran ? Qui a bien pu le tuer ? Pourquoi René Dupont aurait-il voulu disparaître de la circulation ? »

Baptiste Bombardier noircissait les pages de son carnet lorsque la sonnerie de Messenger se fit entendre sur son ordi. Le nom d’Émilie apparut sur l’écran. BB accepta l’appel vidéo avec empressement.

 – Allô, ma chouette ! Comment vas-tu ?

 – Allô, petit papa chéri ! Euh… Bouge ton écran un peu pour remonter ta caméra, je ne te vois pas.

 – Et là ?

 – Encore un peu… Et éloigne-toi. Ton nez prend toute la place !

 – C’est mieux, là ?

 – Oui, ne touche plus à rien. C’est parfait.

Émilie eut un sourire attendrissant. Elle fixa son père un instant.

 – T’as encore pris du poids, toi ?

 – Ben… Comme tout le monde en confinement, répondit Baptiste Bombardier. Ta mère et moi, on n’arrête pas de cuisiner. Pis de manger.

 – Tu manges tes émotions ? dit Émilie en riant.

 – Très drôle ! Depuis le début de la pandémie, mon boss me fait travailler à la maison. Je bouge moins.

 – Toi, du travail à la maison ? Oh boy ! Tu dois être malheureux !

 – Je vais t’apprendre quelque chose que tu ne savais pas, ma chère fille. Et que je ne savais pas non plus. Je suis vieux ! Un matin, je suis allé au supermarché pour acheter des trucs. J’ai quitté la maison jeune et quand je suis rentré, j’étais vieux.

Émilie resta silencieuse. Ce père qui avait toujours représenté une sorte de héros, ce père que ses amis lui enviaient, ce père qui avait longtemps attiré le regard des femmes, ce père-là flétrissait chaque fois un peu plus au fil de leurs conversations virtuelles.

 – T’as dû t’ennuyer sur un sale temps ? lança Émilie.

 – En effet… Je n’avais rien à me mettre sous la dent. Mais là, depuis quelques jours, j’ai un bon dossier, dit Baptiste sur un ton enjoué.

 – Bon, ça y est, l’in… teur… dier… gain, laissa entendre l’ordinateur.

 – Qu’est-ce que tu as dit ? Je n’ai pas bien compris.

 – J’ai dit que l’inspecteur Bombardier rides again, répéta Émilie.

 – Pour le moment, c’est complexe. Tu sais que je n’ai jamais été très techno. Et de la techno, il y a juste de ça dans cette affaire, crisse. Heureusement, j’ai une jeune collègue qui se débrouille bien avec ça. Et moi, quand il est question de patentes que je ne connais pas, comme le Deep Fake, ben je me renseigne en cachette… Et toi, toujours heureuse d’être en Californie ? Tu sais, tu nous manques beaucoup en ce moment…

 – Vous aussi vous me manquez beaucoup… Dès que les choses reviendront à la normale, je viendrai vous voir, c’est promis.

 – C’est quoi, ce tableau derrière toi ? demanda Baptiste.

 – Une nouvelle acquisition. Un jeune artiste de San Francisco. J’ai fait exprès de me placer juste devant pour que tu puisses le voir. Toi, en revanche, t’as fait aucun effort. Un beau mur blanc. Tu devrais te faire un « green screen » et ajouter un décor.

 – Un « green screen », c’est quoi ça ?

 – C’est une fonction qu’on retrouve de plus en plus. Zoom offre ça. Tu mets un fond vert et ça te permet de créer n’importe quel décor. Ils font ça à la télévision depuis longtemps.

 – Tu veux dire que je pourrais ajouter n’importe quoi derrière moi ?

 – Oui, tu pourrais mettre la galerie des Glaces de Versailles si tu voulais !

Baptiste Bombardier réfléchit un moment.

 – Je pourrais donc te faire croire que je suis ailleurs en ce moment, chez quelqu’un d’autre, par exemple ? demanda-t-il à sa fille.

 – Tout à fait !

Baptiste Bombardier allongea le bras pour prendre ses clés et son téléphone.

 – Ma chérie, il faut que je te quitte. Je dois absolument parler à mes collègues.

 – Mais papa, on n’est là que depuis cinq minutes…

L’inspecteur dévalait déjà l’escalier de la maison. Avant d’ouvrir la porte, il accrocha une casquette et une veste. Baptiste Bombardier n’était plus vieux, il n’avait plus 69 ans. Il était redevenu le jeune loup qu’il avait toujours aimé être.

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