René Dupont, victime de meurtre lors d’une vidéoconférence, n’était pas heureux dans son entreprise, Elephant AI. Il avait d’ailleurs démissionné pour se lancer en affaires avec des amis. Au nombre des investisseurs dans cette nouvelle entreprise, le caïd Bob Bigras. Est-ce pour cela que Dupont s’est fait tirer à bout portant à peine quelques jours après sa démission ? Suite de notre polar estival.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

La nuit tombait sur Montréal. En sortant de sa voiture, rue Hutchison, Bombardier a entendu de drôles de chants.

Il a levé la tête. C’était l’heure de la prière pour les juifs hassidiques d’Outremont. Des hommes, tout de noir vêtus avec leur chapeau haut de forme, étaient sur leurs balcons, un lutrin posé devant eux, entonnant des chants religieux, en se balançant de l’avant vers l’arrière. « Ben coudonc... »

Il s’est avancé vers le 5666. Sur le seuil, ça sentait le pain.

Bombardier a rappelé au poste avant de sonner. « Vous me confirmez que c’est l’adresse des parents du bon René Dupont ? »

L’enquêteur ne prenait plus de risques depuis ce jour où il avait annoncé par erreur à des parents que leur fils était mort. Il venait de leur offrir ses condoléances quand le téléphone avait sonné. C’était le fils en question.

« Maman ? Qu’est-ce que t’as ? Pourquoi tu pleures ?

– Joe ?  ! C’est toi ? T’es pas... mort ?

– De quoi tu parles, maman ? »

Non, il n’était pas mort. Il avait juste eu le malheur de porter le même nom qu’un gars assassiné ce jour-là : Jonathan Pinson.

La honte de l’enquêteur. Le regard courroucé des parents. On ne l’y reprendrait plus.

La sergente-détective Jones a paru soulagée quand Bombardier lui a proposé d’aller seul à la rencontre des parents de René Dupont. Annoncer la mort d’un proche... C’est la pire tâche qui soit. Bombardier n’aimait pas ça plus qu’un autre, mais il y trouvait souvent des pistes qui l’aidaient à faire progresser l’enquête. Les mères, plus volubiles, se démarquaient souvent comme d’excellentes sources. Mine de rien, elles avaient le don de relever le détail qui tue.

André Dupont était en train de sortir ses petits pains hawaïens du four quand il a entendu sonner. « Oh ! Qu’ils sont beaux... Aloha ! Aloha ! »

Lui qui n’avait jamais touché à une tasse à mesurer de sa vie, il en était à sa cinquième recette de Ricardo depuis le début du confinement. Après les tartelettes portugaises, il s’était lancé dans le pain. Pain de ménage, pain au levain, pain au fromage et au bacon, petits pains hawaïens...

Au début, sa Monique trouvait ça sympathique. Mais là, elle n’en pouvait plus. « André, j’ai pris cinq livres en 20 jours. Et toi aussi, regarde ta bedaine... »

André a déposé sa nouvelle fournée sur le comptoir et s’est dirigé vers la porte, sans enlever ses mitaines de four rouges capitonnées. Qui pouvait bien sonner un soir de confinement ? Certainement pas leur fils unique René. Il leur avait interdit de sortir et d’inviter qui que ce soit à la maison. C’est tout juste s’il n’avait pas menacé de les dénoncer à la police la fois où ils ont osé dire qu’ils étaient allés chez Costo. « Vous avez 70 ans. C’est dangereux. Votre épicerie, je m’en occupe. Je vais vous faire livrer un panier Frula. »

Sur le seuil, l’inspecteur, l’air grave, s’est présenté.

« Bonsoir, monsieur Dupont... Baptiste Bombardier, enquêteur au SPVM... »

André avait su par ouï-dire sur Facebook que des voisins s’étaient plaints à la police des chants hassidiques sur le balcon. Ce devait être ça.

« Moi, les prières de mes voisins, ça me dérange pas, monsieur l’agent. Les plaintes, c’est pas moi. Chanter sur le balcon, c’est pas illégal, à ce que je sache...

– Je suis désolé, monsieur Dupont. Je suis pas là pour ça. Votre épouse est là ?

– Elle est là, certain. Où voulez-vous qu’on aille ? Mon fils nous a interdit de sortir. Paraît qu’on est trop vieux...

Avec sa grosse mitaine rouge, André a fait signe à Monique de s’avancer.

– Je suis ici parce que j’ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer...

Bombardier a marqué une pause. Le couple le dévisageait, appréhendant la suite.

– Votre fils René est décédé. On l’a retrouvé mort chez lui. Tout indique que c’est un homicide. »

Le visage d’André s’est décomposé. Monique s’est effondrée dans les bras de son mari en sanglotant.

Le policier était mal à l’aise. Le père en lui encore plus. Il aurait aimé pouvoir s’asseoir dans le salon aux côtés des parents éplorés comme il le fait d’habitude. Mais en ces temps anormaux, il était condamné à rester planté sur le pas de la porte, à deux mètres de leur douleur.

« Toutes mes condoléances...

Les chants hassidiques résonnaient plus fort encore. André et Monique, tétanisés, ne disaient rien.

– Mais qui a pu tuer René ? a fini par demander le père en agitant ses mitaines capitonnées vers le ciel. Qui ?

– On va tout faire pour élucider le meurtre, monsieur Dupont. Avez-vous noté quoi que ce soit d’anormal avec votre fils ces derniers temps ?

– René, c’est un amour, a dit Monique en hoquetant. On lui a parlé ce matin sur Zoom. Il avait l’air ben stressé. Plus que d’habitude. Il a dit qu’il avait une vidéoconférence importante. Une affaire urgente à régler. Il a dit : ‟maman, tu te souviens de Julie sur le jury ?” Bien sûr que je m’en souvenais. Une fille tellement brillante. J’ai dit : ‟ben quoi, Julie ?” Il a dit : ‟elle a reçu des menaces en ligne...” Pis là, l’internet a coupé. »

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