Célébrée depuis 1834, la Saint-Jean-Baptiste ne ressemble à aucune autre, cette année, pandémie oblige. Il n’y a pas de fêtes de quartier, pas de grands rassemblements, pas de feux de joie, pas de feux d’artifice ni de défilé de chars allégoriques à Montréal. Les Québécois ont-ils malgré tout le cœur à la fête ? Le 24 juin suscite-t-il encore une certaine fierté nationale ? Et que fête-t-on le plus ?

Texte : Suzanne Colpron Texte : Suzanne Colpron
La Presse

photos : Hugo-Sébastien Aubert photos : Hugo-Sébastien Aubert
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Photos : Edouard Plante-Fréchette Photos : Edouard Plante-Fréchette
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Pour le savoir, nous sommes allés sur des plages, dans des casse-croûtes, aux abords de pistes cyclables, sur des chantiers et dans des parcs de Montréal, des Laurentides et de Laval. Nous avons parlé à une trentaine de personnes qui profitaient du beau temps pour pique-niquer, faire une saucette, prendre une pause ou commander des hot-dogs.

« On n’a pas besoin d’une fête pour se sentir Québécois »

Mathilde Heise-Grégoire, 17 ans, avait invité deux copines de son école de Montréal, Éléonore Delvaux-Beaudoin et Océane Hébert, à passer quelques jours dans le chalet de son père, à Sainte-Anne-des-Lacs, pour marquer le coup de la fin de son secondaire. « On a amené nos robes de bal et on va se faire une petite célébration », lance-t-elle sur la plage municipale Jean-Guy-Caron, en plein cœur de Sainte-Adèle.

La Saint-Jean ? Bof. « Du côté de ma mère, c’est arrivé quelques fois qu’on fête. Mais pour moi, ça n’a jamais vraiment été quelque chose de si important, explique-t-elle. Je veux dire, je suis fière d’être Québécoise, mais je ne fête pas vraiment la Saint-Jean-Baptiste. Oui, c’est une belle fête, mais je n’y accorde pas tant d’importance. »

Pour Éléonore, la Saint-Jean, c’est la fête d’« une des seules régions francophones du Canada ». « C’est bien de célébrer, I guess. »

« C’est sûr que c’est l’fun de souligner cette appartenance-là, mais moi, je me sens Québécoise et je ne la fête pas, ajoute Océane. On n’a pas besoin d’une fête pour se sentir Québécois ou Québécoise. »

La souveraineté ? Une bonne idée, mais pas une priorité.

« Avec tout ce qui se passe dans le monde, on n’a pas besoin d’être plus divisés, dit Océane. Je pense qu’on devrait tous, pas juste le Canada, mais le monde entier, plus se réunir pour essayer de trouver des solutions. C’est une bonne idée, mais c’est pas de la plus haute importance en ce moment. »

« C’est la fête pour tout le monde »

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Roodly Deschamps

Éducateur spécialisé à l’école Denise-Pelletier, à Rivière-des-Prairies, Roodly Deschamps, 31 ans, se rendait à une cérémonie pour les élèves de 6e année qui ont été privés de leur fin d’année scolaire à l’école. « C’est pour leur dire bye-bye », explique-t-il.

Père de deux jeunes enfants, âgés de 3 et 5 ans, il a l’habitude de fêter le 24 juin dans un parc de Montréal-Nord, où plusieurs activités sont organisées pour les jeunes. Mais, cette année, la fichue pandémie a gâché la fête.

Est-il fier d’être Québécois ? « Mais oui, je suis fier. Je suis fier d’être ici, en tout cas. La Saint-Jean-Baptiste, c’est la fête du Québec, la fête pour tout le monde. »

« C’est important pour la province du Québec »

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Myriam Halimi et Amine Fouari

Myriam Halimi, 25 ans, et Amine Fouari, 29 ans, avaient déroulé leurs serviettes sur la plage de Verdun, au milieu de centaines d’autres baigneurs à la recherche d’un peu de fraîcheur. Née au Québec de parents algériens, Myriam étudie en communication à l’UQAM. Amine, immigré du Maroc, travaille aux Pages jaunes en marketing numérique.

Amine : « Oui, c’est important pour la province du Québec d’avoir une fête, de pouvoir célébrer son peuple. Peut-être que ce n’est pas un pays, mais c’est une identité. »

Myriam : « Pour moi, c’est comme une fête nationale comme dans tous les pays, comme la fête du Canada. »

Sont-ils en faveur de l’indépendance du Québec ?

« Je ne sais pas c’est quoi les conséquences économiques », répond Myriam. « Si c’était viable économiquement, c’est sûr et certain que ce serait intéressant », ajoute son copain.

« On a perdu la religion, le patriotisme, la fierté d’être »

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Pierre Bélanger

Pierre Bélanger, 75 ans, était assis dans une chaise pliante, à l’ombre d’un arbre, sur la plage publique de Sainte-Adèle. Originaire de Montréal, ce retraité vit dans les Laurentides depuis des années et passe le plus clair de son temps à lire.

Pour lui, la Saint-Jean-Baptiste, c’est du passé ; cela lui évoque sa jeunesse. « Il y avait la parade sur la rue Sainte-Catherine dans le temps et on voulait toujours voir qui jouait le petit Saint-Jean-Baptiste », dit-il.

S’il a déjà rêvé à un Québec souverain, ce n’est plus le cas. « Depuis les années 70, on a réussi à diluer le Québec. À force de faire des compromis, des compromis et des compromis, on est totalement dissous. On a perdu la religion, le patriotisme, la fierté d’être, de beaucoup. »

« Ça représente la joie de vivre, simplement ça »

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Alec Mathewson

Anglo-Montréalais, Alec Mathewson, 42 ans, coordonne le Fab Lab du Lower Canada College, une école primaire et secondaire privée de Montréal. Il était venu passer quelques jours à la campagne avec sa copine à la maison de son beau-père.

« Le 24 juin, ça représente la joie de vivre, simplement ça », lance-t-il, devant la Friterie de Sainte-Adèle, les bras chargés de frites et de hot-dogs. « Être dehors aussi. Et le casse-croûte ! »

La Saint-Jean, c’est le premier long week-end de l’été, les retrouvailles avec la famille et les amis. « Je suis anglophone. Alors, c’est peut-être un petit peu différent pour nous autres. C’est pas quelque chose de spécifique, mais on est toujours contents, c’est le début de l’été. »

« C’est juste un party comme les autres »

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Justin Fortin et Jacob Flamand

Partis de Saint-Colomban en vélo, Jacob Flamand, 16 ans, et Justin Fortin, 17 ans, ont plongé dans le lac Rond de Sainte-Adèle après avoir roulé sur 37 kilomètres. Les deux amis venaient de conclure d’une drôle de façon leur 5e secondaire. « On and off depuis le 13 mars. »

« La Saint-Jean-Baptiste, c’est fêter le Québec, pas comme un pays, mais en tant que tel, dit Jacob. Pour moi, ce n’est pas si important. »

La souveraineté n’est pas non plus une idée qui les allume. À vrai dire, ça les intéresse « zéro ». « Je pense qu’on est bien dans le Canada. Comme pays, on se débrouillerait peut-être un peu moins bien », soulignent-ils.

« Tout le monde dans ma famille fête ça, enchaîne Justin. Mais pour moi, c’est juste un party comme les autres. »

« Je vais prendre une couple de bières, c’est sûr »

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Mike

Employé dans une entreprise spécialisée dans le pavage, Mike travaillait au coin du boulevard Gouin et de l’avenue Fernand-Gauthier, un casque de construction sur la tête et une visière de protection installée sur le visage.

Va-t-il fêter la Saint-Jean ? « Fêter ? Je vais plus me reposer parce qu’on travaille souvent. Mais je vais prendre une couple de bières à la maison, c’est sûr. »

Cette fête, c’est celle « du peuple québécois et de tout le monde, dit-il. On est tous Québécois, Canadiens, donc, c’est la fête pour nous. C’est les réunions de famille, les BBQ, les hot-dogs, la piscine. » C’est aussi une journée de congé.

« C’est une fête religieuse ? »

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Salahdine Badrelama et Siham Chaoui, et leurs enfants Taha et Sara

Originaires du Maroc, Salahdine Badrelama, 49 ans, Siham Chaoui, 44 ans, et leurs deux enfants, Sara, 10 ans, et Taha, 6 ans, sont au Québec depuis trois ans. Ils étaient au Centre de la Nature de Laval en train de pique-niquer pour profiter du beau temps. Tous les deux sont aux études. Lui fait une formation en fabrication mécanique. Elle sera bientôt infirmière auxiliaire.

La Saint-Jean-Baptiste, ils n’en connaissent pas vraiment l’existence, encore moins le sens. « C’est une fête religieuse ? », demande Siham Chaoui.

« On apprend petit à petit des trucs sur les Québécois, leurs coutumes, leur culture, ajoute son mari. Nous sommes venus ici avec l’idée de prendre tout ce qui est bon et de garder tout ce qui est bon de notre culture, et on laisse de côté tout ce qui n’est pas bon. »

« Les partys ne sont plus ce qu’ils étaient »

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Lorence Laverdière

Lorence Laverdière, 39 ans, avait pris une journée de congé pour profiter du soleil et régler un problème de carte de guichet perdue en faisant le party avec des amis. Sa guitare sur les genoux, le couvreur de Cowansville découvrait la plage de Verdun et l’eau verdâtre du fleuve.

« La Saint-Jean, c’est l’occasion que les Québécois prennent pour se réunir et faire sentir qu’on est tous dans le même troupeau de moutons », résume-t-il.

« Ç’a été très important pour moi jusqu’à l’âge de 18, 20 ans. J’étais vraiment patriote, je voulais que le Québec devienne un pays. Mais j’ai commencé à voyager à travers le monde, et je me suis rendu compte qu’il ne fallait pas mettre plus de frontières, il fallait les enlever. Les partys ne sont plus ce qu’ils étaient non plus. Dans mon village, Ferme-Neuve, dans le coin de Mont-Laurier, c’était quelque chose. Des fêtes inoubliables ! »

Compte-t-il fêter ? « Non, ça ne me dit plus rien. »