Quand le gouvernement du Québec a annoncé la fermeture des écoles, le 13 mars, Marie-Chantal Lebel a d’abord… paniqué. Ses élèves de 6e année, inscrits dans un programme d’anglais intensif à l’école Notre-Dame-de-Grâce de Montréal, venaient à peine d’entamer leur année scolaire en accéléré.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Ils avaient passé les cinq mois précédents dans une classe d’anglais. Ils commençaient tout juste à suivre leurs cours de maths, de français, de géo, d’histoire. Ils n’avaient encore aucune note. Aucune évaluation écrite. Aucun bulletin. Rien.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Marie-Chantal Lebel, enseignante au primaire

Il y a deux classes de 26 élèves inscrits au programme d’anglais intensif à l’école Notre-Dame-de-Grâce. Ça fonctionne par rotation : pendant qu’un groupe apprend la matière condensée avec Marie-Chantal, l’autre se plonge dans un univers anglophone. « Normalement, on change de groupe le 27 janvier. Cette année, j’avais une stagiaire qui a enseigné pendant les trois premières semaines. »

Puis, il y a eu la relâche. Si bien que Marie-Chantal était devant ses nouveaux élèves depuis seulement trois petits jours quand le ministre Jean-François Roberge a mis les profs en « vacances » pour deux semaines.

Pour Marie-Chantal, c’était impensable. « Deux semaines au régulier, c’est l’équivalent d’un mois d’école en intensif, puisqu’on va deux fois plus vite… »

L’enseignante de 36 ans n’avait pas d’autre choix que d’ignorer la consigne du ministre. Au diable, les vacances. Elle ne pouvait se résoudre à laisser ses élèves en plan. Elle n’avait qu’une chose en tête : « Comment je peux faire pour qu’ils réussissent leur année quand même ?  »

Marie-Chantal devait se mettre aux cours à distance sans perdre une seconde. Apprivoiser Zoom, adapter son enseignement. Au bout d’une semaine, sa classe virtuelle a officiellement commencé. Derrière leurs écrans, ses 26 élèves étaient au rendez-vous. Un tour de force.

Jeudi, les élèves ont célébré la fin de leur primaire – dans la cour d’école, à bonne distance les uns des autres – après avoir intégré la matière de toute une année scolaire… en trois mois de confinement.

Chapeau, les enfants.

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Marie-Chantal Lebel est de ces profs marquants, vous savez, un de ces profs qu’on aime et qu’on n’oublie pas.

Je le sais, parce que – transparence totale – elle a enseigné à mon plus vieux, il y a deux ans. Elle enseignera à mon plus jeune, l’an prochain. À distance ou en personne, ça dépendra de la @#%& de deuxième vague.

Marie-Chantal a un peu hésité avant de me raconter son histoire. Parce que le mot d’ordre syndical, pendant le confinement, a longtemps été d’en faire… le moins possible.

« Je ne me suis pas sentie jugée, mais… j’ai eu peur du jugement. J’ai eu peur, parce que le mot d’ordre, c’était ça. »

Mais le minimum syndical, Marie-Chantal ne pouvait tout simplement pas se le permettre. Quand les écoles ont fermé leurs portes en mars, les élèves du régulier avaient déjà terminé deux étapes sur trois. « Les miens, c’était zéro… »

Alors, elle en a fait plus que moins.

Beaucoup, beaucoup plus.

Elle a travaillé les week-ends pour créer des projets adaptés au télé-enseignement. Des projets qui intégraient deux, trois matières à la fois, pour aller plus vite. Un combo histoire et français, par exemple.

Elle a corrigé tous les travaux. Elle a tout noté – même si, à ce jour, elle ne sait toujours pas si le Ministère exigera des bulletins pour sa classe.

Elle a passé des heures en rencontres individuelles, sur Zoom, avec ses élèves, surtout les deux ou trois qui avaient un peu plus de mal à s’y retrouver.

Elle a réglé virtuellement des conflits bien réels. Pas des chicanes de cour d’école, bien entendu, mais plutôt de… réseaux sociaux. Eh oui. Il faut s’adapter jusqu’au bout.

Elle est restée le nez collé sur son cellulaire. « Je vérifiais mes courriels constamment. Je voulais répondre rapidement aux élèves, aux parents, pour qu’ils soient rassurés. »

Marie-Chantal a fait tout ça et… elle s’est demandé si elle en faisait assez !

Je me demandais tout le temps ce que je pouvais faire de plus pour motiver mes élèves. Je m’inquiétais parce que c’est un moment charnière, la sixième année. Les études montrent que le plus stressant, pour un enfant, c’est de passer du primaire au secondaire.

Marie-Chantal Lebel, enseignante au primaire

Un stress décuplé lorsque l’enfant est subitement séparé de ses amis, confiné à la maison avec des parents eux-mêmes dépassés par les évènements, pour ne pas dire au bord de la crise de nerfs…

Tout ça est fini, maintenant. L’école est bel et bien terminée. On aura rarement accueilli la fin des classes, au Québec, avec un tel soulagement.

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Par la force des choses, Marie-Chantal a découvert de bons côtés au télé-enseignement. Le cours de sexualité, par exemple, a été « quasiment plus efficace » par Zoom, parce que les élèves pouvaient poser des questions par écrit, dans la section de clavardage. « J’étais la seule à les voir. Je pouvais leur répondre sans qu’ils soient gênés par le reste de la classe… »

Mais les bons côtés de l’école à distance, il faut bien le dire, sont rarissimes. Marie-Chantal a sauté de joie à l’annonce du retour en classe des élèves en septembre. Elle n’a pas peur du coronavirus. Pas trop, en tout cas.

Elle a sauté de joie, mais elle sait que l’école ne sera plus jamais la même. Elle devra renoncer à beaucoup de choses. « J’avais une classe mobile, où les élèves pouvaient travailler où ils voulaient. Une classe flexible, qu’on appelle. »

En septembre, ça va se rigidifier un tantinet.

On assignera des « bulles » aux élèves, et ils devront s’y cantonner. Et c’est Marie-Chantal qui devra, par-dessus tout le reste, faire la police de la distanciation physique.

« Ça me rend triste. Je n’ai pas d’enfants moi-même, mais je suis comme une maman pour mes élèves. J’aime la proximité, les échanges. Les enfants, quand ils ont de la peine, je leur fais un câlin. Ça va faire bizarre de leur dire : ‘‘Je vais écouter tes problèmes, mais recule de deux mètres !’’ »

« Il faut que je change mes méthodes. Je vais m’adapter. »

On n’est pas inquiets, Marie-Chantal.