Le 12 mai dernier à Lanoraie, Hélène Champagne-Desmarais s’est éteinte dans le salon de sa fille Sylvie. Une mort comme dans l’ancien temps, une mort entourée d’amour.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Une mort annoncée, Hélène avait 91 ans.

Une mort sécuritaire, en plein respect des règles sanitaires. Les proches portaient un masque, quelqu’un désinfectait les surfaces. Purell pour tous.

Une mort entourée d’amour, surtout, j’insiste là-dessus. Sa fille Sylvie, ses petits-enfants, un arrière-petit-enfant, sa nièce Louise, les chums, une chatte, quatre chiens et quelques oiseaux…

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Hélène Champagne-Desmarais

Au salon mortuaire, on a expliqué à Sylvie que, oui, bien sûr, on pourrait organiser l’exposition d’Hélène…

« Mais on ne peut pas accueillir plus que dix personnes.

— Dix personnes ?

— Oui, à cause de la pandémie.

— Tu connais pas ma mère, toi. La file va être tellement longue que ça va être comme au Costco. Je vais être ici pendant une semaine… »

Sylvie a dit au monsieur du salon mortuaire d’oublier l’exposition au salon, qu’elle allait penser à quelque chose, à une forme d’hommage à la hauteur de ce que fut sa maman, quand le déconfinement serait plus avancé…

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Vous ne connaissez pas Hélène Champagne-Desmarais. Mais il fut une époque où, à Lanoraie, dans Lanaudière, tout le monde connaissait Hélène, la proprio du restaurant Le Capri, au 378, Notre-Dame, de 1957 à 1977.

On dit ça, « un restaurant », on imagine un simple lieu de restauration. Mais un restaurant est un cœur battant, aussi, parfois, quelque chose de plus qu’un lieu où on mange. Tout le monde à Lanoraie mangeait au Capri. Hélène était aux fourneaux 18 heures par jour, seule employée. Du matin au soir, elle nourrissait le monde…

Elle veillait sur les enfants de la paroisse qui venaient dîner. Qui se pointaient au Capri après l’école, quand leurs parents savaient qu’ils seraient absents après l’école, ils disaient aux enfants : « Va chez Hélène, je vais passer te chercher vers 5 h… »

Et les enfants allaient attendre au Capri, ça ne dérangeait jamais Hélène.

Sylvie : « Je partageais ma mère avec tous les enfants du village. J’ai été élevée dans le restaurant avec tout le monde… »

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Hélène Champagne-Desmarais

Il y avait un maire dans le village, mais Hélène en était la mère.

Les truckers arrêtaient au Capri, aussi. Surtout avant la 40, quand le monde était moins pressé. Certains soirs d’hiver, des soirs de panne d’électricité, des monteurs de ligne envoyés dans le coin appelaient au resto, en fin de soirée : « Hélène, on passerait vers minuit et demi, une heure, après le shift, le restaurant va-tu être ouvert ? »

Hélène fermait officiellement à 11 h le soir, mais elle restait au restaurant, ces fois-là, prête à restaurer les gars fourbus. Ils arrivaient dans leurs camions dans le stationnement du Capri et elle partait le fourneau. Le Capri était pour ainsi dire tout le temps ouvert.

Hélène Champagne-Desmarais incarnait cette vérité éternelle : faire à manger, c’est une façon d’aimer les autres.

Louise Dugas, la nièce d’Hélène : « À un nombre hallucinant d’adultes et d’enfants, Hélène a prouvé que l’amour, les patates frites, le sucre à la crème pis les beignes, ça soigne bien des bobos… »

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Le Capri a fermé en 1977, l’année du mariage de Sylvie.

Mais Hélène n’a jamais cessé de nourrir le monde. Chaque année, elle faisait une batch de 200, 250 beignes (400 cette année, un record). Elle les congelait. Et elle les distribuait toute l’année à « son » monde, au CHSLD Alphonse-Rondeau, où elle était bénévole, aux « jeunes » vieux de l’Escale-du-Roy, l’esplanade qui fait face au fleuve. Idem avec son sucre à la crème.

Pour les voisins qui tiraient le diable par la queue – Hélène savait toujours qui tirait le diable par la queue –, elle préparait souvent un plat prêt à manger : « Tu passeras à la maison, je t’ai fait de quoi… »

Et le voisin repartait avec un pâté chinois.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Hélène Champagne-Desmarais

Hélène se promenait partout dans Lanoraie avec son quadriporteur rouge, Hélène était toujours sur la go, sauf en hiver. En hiver, ses vieilles jambes de plus en plus vacillantes la forçaient à rester dans sa maison, le confinement avant le Grand Confinement de 2020…

Mais quand l’hiver disparaissait, oubliez ça ! Hélène se promenait, parlait à tout le monde, faisait du bénévolat à l’église, où elle distribuait le Prions en Église, arrêtait son quadriporteur pour câliner tous les enfants, pour donner des gâteries aux chiens…

Hélène a toujours aimé les chiens, elle en a toujours eu, plein.

Et quand Hélène est morte, le chihuahua de son petit-fils, quelque chose comme le chihuahua de la famille, était sur son lit. Il s’appelle Guedille.

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Il n’y aura jamais de statues pour les personnes comme Hélène, célèbres anonymes. Peut-être qu’on devrait y penser.

Ce sont des personnes comme Hélène qui créent les liens qui font les villages, les quartiers. La vie, ce sont les liens entre nous. Sa nièce Louise pense à Michel Tremblay quand elle parle de sa tante adorée, l’auteur des Belles-sœurs qui a dit un jour que c’était sur les épaules de ces femmes que le Québec avait longtemps reposé, des femmes fortes et effacées.

Il n’y aura pas de statue pour Hélène Champagne-Desmarais de Lanoraie. Elle n’a pas été exposée au salon mortuaire.

Mais il y aura autre chose, quelque chose de différent, d’exceptionnel.

Demain, dimanche, Hélène fera une dernière promenade dans Lanoraie. L’urne funéraire contenant ses cendres sera transportée dans le panier de son fameux quadriporteur rouge. Départ à 13 h du 6, rue Robillard, vers l’Escale-du-Roy, où la famille recevra jusqu’à 15 h les hommages du village… dans le respect des règles sanitaires de l’époque, deux mètres de distance, pas de fleurs, pas d’offrandes.

La cérémonie aura lieu beau temps, mauvais temps.

À l’image d’Hélène, quoi : présente et aimante, tout le temps.