La Direction de la protection de la jeunesse de l’Estrie a été mise sous tutelle jeudi par le gouvernement après la mise au jour d’un nouveau cas problématique à Granby.

Philippe Teisceira-Lessard
Philippe Teisceira-Lessard La Presse
Katia Gagnon
Katia Gagnon La Presse

La Direction de la protection de la jeunesse de l’Estrie a été mise sous tutelle jeudi par le gouvernement après la mise au jour d’un nouveau cas problématique à Granby.

Quatre enfants d’une même fratrie ont dû attendre pendant cinq mois que leur dossier fasse l’objet d’une évaluation des services sociaux alors qu’ils habitaient dans un logement insalubre et sans électricité à travers les excréments de 12 chiens, a révélé La Presse sur la base d’une décision de la Cour du Québec.

La juge Pascale Berardino a évalué que la DPJ avait lésé leurs droits en n’évaluant pas leur cas dans un délai raisonnable.

« Moi, je suis allé en politique pour décrier ce genre de situations-là, ce n’est pas comme ministre délégué que je vais les accepter », a dit le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, responsable des dossiers de protection de la jeunesse, en entrevue avec La Presse.

PHOTO YAN DOUBLET, ARCHIVES LE SOLEIL

Le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant

La mise sous tutelle a été décidée jeudi après-midi. « Je pense qu’ils ne voient pas mon désir de régler les problèmes de la DPJ le plus rapidement possible », a ajouté le ministre. « Je l’ai appris dans votre article. Ça m’a vraiment fâché, a dit M. Carmant. Je suis allé voir les équipes de Granby au mois de décembre. […] La direction a eu un manque lorsqu’elle ne m’a pas averti. »

Le cabinet du ministre a indiqué que les révélations sur la situation de la fratrie gravement négligée constituaient « la goutte qui a fait déborder le vase ». M. Carmant et son personnel ont pris connaissance de la situation en ouvrant leur journal jeudi matin.

Manque criant de personnel

Mais outre son impact politique, la tutelle risque de n’avoir que peu d’effet sur le fond des choses, puisque le problème principal, c’est le manque de personnel, croit Danny Roulx, représentant local de l’Alliance du personnel professionnel et technique en santé. « La recette du gâteau, on l’a, on sait quoi faire. Mais on n’a pas les ingrédients, c’est-à-dire des intervenants, constate-t-il. Quand quelqu’un tombe en maladie, c’est impossible de le remplacer. Pas parce que l’employeur ne veut pas, mais parce qu’il n’y a personne ! »

Ainsi, pendant pratiquement toute l’année 2019, un poste sur deux était carrément vacant dans plusieurs secteurs clés de la DPJ de l’Estrie, notamment à l’évaluation-orientation ainsi qu’à l’application des mesures, selon l’information obtenue par La Presse.

« Les gens ne sont pas sur leur poste, ils sont en absence maladie, en congé de maternité. C’est le cas à l’équipe évaluation-orientation, et le phénomène est le même à l’application des mesures, nous indique une source. On parle d’un problème systémique. La tutelle n’y changera pas grand-chose. »

Au bureau de Granby, notamment, sur une quinzaine de postes, entre six et huit intervenants manquaient à l’appel. « La pire situation est à Granby. C’est là que le recrutement est le plus difficile. »

Et les fonds gouvernementaux accordés après le drame de la fillette morte à Granby n’ont rien changé. Sur les 114 postes permanents de plus obtenus dans le secteur DPJ du CIUSSS de l’Estrie, pas moins de 98 ont été donnés à des intervenants qui travaillaient déjà à temps plein et ont simplement obtenu leur permanence. « C’est bien, mais ça ne donne pas plus de monde sur le plancher », dit Danny Roulx.

« Nous, on voulait qu’ils engagent également du nouveau personnel, donc je crois qu’il y a un problème de décision, de choix qui ne sont pas les bons au niveau de la direction », dit le ministre Carmant.

Au printemps 2019, au moment où tant la fillette de Granby que les enfants évoqués dans le plus récent jugement attendaient des services, la crise était d’ailleurs bien visible dans les chiffres des listes d’attente. Ils atteignaient alors des sommets sans précédent : 481 noms sur la liste d’attente à l’évaluation et 891 enfants en attente à la réception et au traitement des signalements.

Une mobilisation sans précédent – des travailleuses enceintes et des retraités sont venus donner un coup de main – a permis, après le drame, de diminuer ces imposantes listes d’attente… qui ont cependant recommencé à grimper, dit M. Roulx. « Ça recommence à grimper tranquillement pas vite. On n’est pas capables de tenir le rythme. »

Une nouvelle crise

Après la tragédie de la fillette décédée, qui a secoué le Québec en mai dernier, une seconde crise a frappé l’organisation avec l’article de La Presse paru jeudi. Selon la décision de la juge Berardino, les enfants manquaient de tout. Ils souffraient de retard de développement, en plus de ne pas manger à leur faim et de régulièrement manquer leurs rendez-vous médicaux.

Trois « gros chiens » et neuf chiots vivaient dans l’appartement « et leurs excréments se retrouvent un peu partout dans le logement, y compris sur les matelas » sans draps sur lesquels ils s’entassaient, a écrit le tribunal. Les enfants dégageaient parfois une odeur d’« urine » et d’« excréments ». La fratrie a été placée en famille d’accueil.

La députée péquiste et porte-parole du troisième groupe d’opposition pour la famille, Véronique Hivon, a appuyé la décision du gouvernement sur Twitter, affirmant que « c’était la chose à faire ».

« C’était la chose à faire. L’autre chose à faire par le gouvernement, c’est que dans le budget, il y ait les sommes requises pour que les DPJ de tout le Québec puissent s’acquitter véritablement de leur mission fondamentale et que l’intolérable ne soit plus toléré. »

La DPJ de l’Estrie est dans en fâcheuse posture depuis avril dernier, alors que la mort de la fillette de Granby émouvait le Québec. Les services sociaux auraient manqué de nombreux signaux d’alerte avant que la fillette de 7 ans perde la vie.

Quelques jours plus tard, le directeur de la protection de la jeunesse de la région était suspendu. En juillet, un accompagnateur externe a été nommé. La mise sous tutelle annoncée jeudi lui donnera des pouvoirs décisionnels plutôt que simplement consultatifs.