« Qui est la personne que tu aimerais le plus rencontrer au monde ? », a demandé Pierre Roberge à sa femme Michelle.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Il pensait qu’elle dirait Barack Obama ou une vedette quelconque. Elle a plutôt répondu sans hésiter : « Moi, ce serait Michèle Ouimet. »

C’était en octobre 2015. Michelle Couture, qui avait eu un diagnostic de cancer 15 ans auparavant, avait des hauts et des bas, raconte Pierre. « En oncologie, on allait de miracle en miracle avec parfois des rechutes et des moments très difficiles. Des moments où on se demandait si elle passerait au travers. »

C’était un de ces moments. « On pensait qu’elle était en fin de vie. »

Pierre voulait faire plaisir à sa Michelle, avec qui il partageait sa vie depuis plus de 35 ans. Un soir, sans en souffler un mot à sa bien-aimée, il a envoyé un courriel à ma collègue Michèle Ouimet. Une bouteille à la mer. Il lui a expliqué la grande admiration que Michelle avait pour cette autre Michèle, courageuse reporter capable de nous raconter l’autre bout du monde de façon compréhensible et humaine. Il lui a parlé du cancer qui rattrapait sa Michelle, de sa façon de l’affronter, de son courage et de son amour de la vie. Il lui a dit à quel point sa femme était une personne d’exception qui l’impressionnait par son altruisme. Il lui a donné cet exemple : « Le jour même où elle revenait de l’hôpital avec de très fâcheuses nouvelles, il y a quelques semaines, elle avait déjà formé le projet d’aider une réfugiée camerounaise dans le besoin et dont votre collègue Rima Elkouri avait parlé dans une de ses chroniques. »

PHOTO FOURNIE PAR PIERRE ROBERGE

Pierre Roberge et Michelle Couture

Pierre a ajouté : « Sachez que ni Michelle ni moi ne sommes attirés par l’idée de rencontrer des célébrités. Simplement, elle m’a clairement mentionné que la personne au monde qui la fascine le plus et qu’elle souhaiterait rencontrer, ce serait vous… Prenez-le sans fausse modestie. Et, pour ma part, si je pouvais lui offrir ce bonheur, j’en serais ravi. »

Touchée par ce message, Michèle Ouimet lui a répondu très rapidement en lui laissant son numéro de téléphone, me raconte Pierre. « Je pense qu’elle est très efficace, non ? »

Oui, en effet, je confirme. Michèle Ouimet n’est pas qu’une grande reporter, qui, pendant 25 ans, a parcouru les zones les plus dangereuses du monde. C’est aussi une femme d’une très grande efficacité et au très grand cœur.

Ils ont convenu d’un rendez-vous. Pierre a noté le numéro de Michèle sur un bout de papier qu’il a déposé comme si de rien n’était sur la table de cuisine de façon à ce que Michelle le voie.

« C’est quoi, ça ?

– Ah ! ça, c’est le numéro de téléphone de madame Michèle Ouimet. Elle veut te rencontrer. Elle attend ton appel. »

Les yeux de Michelle se sont illuminés. Ceux de Pierre, aussi. « C’était un beau cadeau pour elle. Mais dans le fond, ça nous a fait du bien à tous les deux. Moi, j’avais envie de lui donner un moment de bonheur. J’étais content de mon coup ! »

La rencontre a eu lieu le samedi suivant dans un café. Pierre a laissé Michelle en tête à tête avec son idole. « Elle avait les yeux brillants quand je suis retourné la chercher. »

***

Michelle Couture s’est éteinte le 8 octobre dernier, à l’âge de 66 ans. Grâce aux bons soins de la clinique externe d’hémato-oncologie de l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, elle a pu, pendant près de 20 ans, défier les pires pronostics, ce qui lui a permis de mener à terme l’éducation de leurs deux filles, âgées de 26 et 27 ans, souligne Pierre. « Au moment du diagnostic, mes filles étaient toutes jeunes. Elles avaient besoin de leur mère. Je ne dis pas qu’elles n’en ont pas besoin aujourd’hui, mais ce sont des femmes maintenant. » Aux funérailles, en les voyant prendre la parole avec confiance pour rendre hommage à leur mère, il était aussi ému qu’impressionné. « Ça m’a fait réaliser à quel point je n’avais plus des enfants devant moi, mais des femmes accomplies. Et Michelle a été là pour elles. »

PHOTO FOURNIE PAR PIERRE ROBERGE

Michelle Couture et ses filles Lia et Annie

N’eût été notre filet social qui rend accessibles des soins de santé de grande qualité, ces années de « sursis » après le diagnostic n’auraient pas été les mêmes. « Je suis persuadé que si on habitait aux États-Unis, on vivrait dans une voiture depuis au moins 15 ans. Je suis reconnaissant envers l’hôpital, envers le personnel et finalement envers la société tout entière qui a choisi de rendre les soins de santé accessibles à tous. »

Le 5 novembre dernier, après avoir lu ma chronique portant sur le livre Partir pour raconter (Boréal) de Michèle Ouimet, qui a pris sa retraite de La Presse un an et demi plus tôt, Pierre Roberge m’a écrit, me priant de transmettre son message à l’idole de Michelle. « Je n’ai jamais oublié la générosité dont elle a fait preuve envers nous par ce simple geste. Le temps a passé depuis et, après le décès de mon épouse, j’ai senti le besoin de revenir sur cet épisode pour remercier madame Ouimet. »

> Relisez la chronique « Quand Michèle Ouimet se raconte »

Michèle, à qui j’ai fait suivre cet émouvant message, a été touchée droit au cœur. Elle se rappelait très bien cette dame. Digne, allumée, intéressée. Elle a transmis ses condoléances à son mari. « Elle a dû laisser un grand vide derrière elle. À son décès, elle avait 66 ans, l’âge que j’aurai dans six mois. C’est terriblement jeune. »

À Pierre, elle a souhaité une longue et belle vie. Et un deuil tout en douceur.

***

Même si elle se savait condamnée, Michelle Couture est restée jusqu’à la fin de sa vie une femme d’un remarquable altruisme. Quelques mois avant sa mort, elle s’est impliquée dans un service d’aide à la francisation pour personnes immigrantes à Laval. Elle avait même commencé à animer des ateliers de conversation avant d’être forcée de s’arrêter en raison de la maladie. « Voilà un peu qui était cette femme », me dit Pierre.

Comme il l’avait noté dans son premier message à Michèle Ouimet, le jour même où elle a reçu de mauvaises nouvelles de son oncologue, sa femme m’avait écrit pour que je la mette en contact avec une réfugiée camerounaise, Françoise, dont j’avais raconté l’histoire dans une chronique.

Dans son courriel, pas un mot sur son état de santé. Michelle Couture me disait simplement qu’elle était à la retraite et que son hobby était de trouver un emploi à ses amis et ses connaissances. Elle se proposait d’aider Françoise dans ses démarches. J’avais envoyé sa gentille proposition à Françoise.

J’ai raconté l’an dernier comment des chroniques, souvent à mon insu, créent des liens durables entre gens bienveillants. C’était le cas avec l’histoire de Françoise.

> Relisez la chronique « Une deuxième vie pour Noël »

Michelle et Françoise se sont rencontrées à plusieurs reprises. Michelle a aidé Françoise à rédiger son CV et à s’inscrire à Emploi-Québec. Elle est aussi allée acheter des bottes à l’une de ses filles qui s’apprêtait à affronter son premier hiver au Québec. Elle avait parlé avec fierté à Françoise de ses deux grandes filles, Lia et Annie, adoptées en Chine. Mais de son cancer, elle parlait très peu. « Elle m’appelait souvent pour prendre des nouvelles. Elle m’avait dit qu’elle faisait des traitements de chimio. Mais elle ne se plaignait jamais. »

Michelle était prête à aider une inconnue à reconstruire sa vie alors que la sienne était menacée. « C’est une personne que je n’oublierai jamais. Elle était très généreuse, toujours là pour les autres. »

Toujours là pour les autres. C’est exactement ce que soulignait Pierre dans l’hommage funèbre rendu à Michelle. Il disait à quel point, sans elle, il se sentait désemparé, désorienté, comme un voilier sans capitaine. Il rappelait que sa fille Annie lui avait dit qu’elle aurait aimé que sa mère soit là pour l’aider à passer à travers son deuil. Il avait ressenti la même chose. Car oui, comme le lui disait Michèle Ouimet, le vide laissé derrière elle est immense. D’où cette promesse que Pierre a faite à sa Michelle adorée : « S’il y a quelque chose que je peux te jurer, c’est que Lia, Annie et moi, on va faire tout ce qu’il faut pour que la partie de toi qui demeure vivante en nous soit fière de ce que nous sommes et de ce que nous allons devenir. »